1. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Des camions sont garés sur le parking d'une patinoire. Des
techniciens flamands, machinistes et électriciens, discutent
en déchargeant le matériel, des projecteurs, des
câbles, des rails de travelling. Ils le répartissent sur
le parking, portent des projecteurs à l'intérieur de la
patinoire. Les quatre techniciens portent le même tee-shirt
noir, avec une inscription en néerlandais.
Arrivent quelques voitures particulières, des voitures des
gens de l'équipe (chef-opérateur, ingénieur du
son). Ils descendent de voiture, se saluent, s'attardent sur le
parking.
Un vieil autocar tout déglingué, très pays
de l'est , avec des rideaux aux fenêtres, se gare sur
le parking. Une vingtaine de types en descendent, avec des sacs de
sport, des crosses de hockey, des casques. Ils entrent dans la
patinoire, guidés par deux assistants qui les accueillent et
les guident, des talkies-walkies à l'oreille.
Une petite voiture décapotable fait son entrée sur le
parking. A son bord se trouvent le metteur en scène et son
assistante. La voiture se gare sur le parking. Le metteur en
scène et son assistante en descendent, serrent quelques
mains.
Un journaliste de télévision les précède,
les filme caméra à l'épaule.
Escortés par des assistants, le metteur en scène et son
assistante se dirigent vers une limousine qui vient de se garer sur
le parking.
L'assistante essaie d'ouvrir la porte de la limousine, n'y arrive
pas.
Un assistant, empressé, retourne en courant à
l'intérieur de la patinoire, un autre crie des ordres dans un
talkie-walkie.
Autour de la limousine, tout le monde essaie d'ouvrir la porte,
frappe aux fenêtres. L'occupant de la limousine, la vedette du
film, un Américain, lunettes noires, tee-shirt blanc, blouson
en cuir, passe la tête à la fenêtre. Il est
salué avec déférence par tout le monde. On lui
fait des grands signes, on lui dit d'essayer d'ouvrir de
l'intérieur. Les machinistes s'approchent, essaient de
décoincer la porte. Rien n'y fait. Les machinistes,
finalement, posent un cube devant la fenêtre. La vedette du
film, précautionneusement, sort de la limousine par la
fenêtre.
Escortée par l'écrivain-metteur en scène,
l'acteur américain entre dans la patinoire,
précédé par le journaliste de
télévision qui les filme.
2. INT. COULOIRS DE LA PATINOIRE -- BUREAUX PROVISOIRES DE LA
PRODUCTION ET DE LA REGIE -- JOUR
L'écrivain-metteur en scène guide la vedette du film
dans les vestiaires de la patinoire. Ils traversent quelques
pièces, précédés par le journaliste de
télévision, qui filme à l'épaule tout en
marchant à reculons.
Le metteur en scène, pensif, presque pour lui-même,
explique à l'acteur le principe de la scène qui va
être tournée où l'acteur aperçoit pour la
première fois l'actrice et dit son nom : Dolorès.
Il lui explique que, comme toujours avec lui, tout n'est pas encore
définitive-ment arrêté, qu'il ne veut pas que les
choses soient figées, qu'il veut laisser une part
d'improvisation au moment du tournage, que le film doit toujours
rester ouvert.
L'acteur américain écoute à peine les
explications du metteur en scène, répond de temps en
temps par monosyllabes, "yes", "no", "don't understand".
Pendant que le metteur en scène parle, l'assistante
s'entretient en permanence au talkie-walkie avec la salle de
maquillage ("Maquillage, vous m'entendez, maquillage ? On
arrive, préparez-vous, on arrive..." ). La conversation
entre l'assistante et la maquilleuse se poursuit d'ailleurs dans la
pièce où sont installés les bureaux provisoires
de la production et de la régie, de sorte que l'assistante et
la maquilleuse continuent de se parler au talkie-walkie alors
qu'elles se trouvent dans la même pièce.
Le metteur en scène, ayant terminé ses explications,
quitte la pièce.
Un assistant accourt avec un peignoir de maquillage, qu'il
présente à l'acteur. L'acteur pose son blouson sur une
chaise, enlève son tee-shirt.
Torse nu, désinvolte, il fait quelques pas dans la
pièce, va jeter un coup d'oeil derrière l'épaule
d'une secrétaire.
Tout le monde le regarde.
La secrétaire rougit, cesse de taper sur le clavier de son
ordinateur (elle bouillonne d'émotion, on sent qu'elle a envie
de rire, de faire pipi).
Elle relève tout doucement, timidement, les yeux vers
l'acteur.
L'acteur lui sourit.
Une jeune femme aux seins de rêve entre dans la pièce,
timide, mal à l'aise, en mini-jupe, un petit cahier ouvert
à la main, qui se dirige vers l'acteur comme si elle allait
lui demander un autographe.
L'assistante (criant)
Qu'est-ce que vous faites là, vous ?
La jeune femme
Je suis l'interprète.
L'acteur se redresse, s'approche de la jeune femme, la regarde,
repère son décolleté.
L'acteur (avec un sourire engageant)
I beg your pardon ?
L'interprète (gênée, à voix
basse)
I am the ... the ... (aux autres) comment dit-on interprète en
anglais ?
L'assistante ne sait pas.
L'assistante (très fort, à la cantonade)
Est-ce que quelqu'un sait comment on dit interprète en anglais
?
3. INT. PATINOIRE -- JOUR
Le metteur en scène et le chef-opérateur
conversent sur la glace de la patinoire. Ils font des gestes larges,
miment des cadres. Le metteur en scène regarde dans son viseur
de champ.
Discussion technique.
L'équipe du film fait ses premiers pas sur la glace. Ils
mettent des patins à glace, commencent à s'aventurer
sur la patinoire. Les pas sont lents, incertains. L'ingénieur
du son porte son nagra et sa perche, son avancée sur la glace
est aléatoire. Il manque plusieurs fois de perdre
l'équilibre et se maintient debout grâce à force
moulinets des bras. La scripte, avec ses cahiers roses et son
chronomètre, après avoir ôté son gros
anorak et mis ses patins, porte une tenue quasiment de patineuse
artistique, une sorte de robe de Diane chasseresse avec des lambeaux
en faux daim. Elle s'élance sur la glace avec une certaine
grâce, une certaine assurance, au ralenti, une jambe
levée en l'air derrière elle.
Plus prudents, beaucoup plus lents, sont le chef-opérateur,
les électriciens et les machinistes. Après avoir
chaussé des patins, ils marchent sur la glace et se
réunissent au centre de la patinoire. Le chef-opérateur
donne des instructions aux électriciens. Ceux-ci
écoutent, puis se mettent au travail. Ils commencent à
installer la lumière dans la patinoire, s'apostrophent en
flamand sur la glace.
La scripte s'est installée sur un petit pliant en toile au
milieu de la patinoire, son scénario et ses cahiers sur ses
genoux, son chronomètre autour du cou.
Derrière elle, les électriciens poursuivent
l'installation de la lumière, montent les premiers projecteurs
sur leurs pieds.
4. INT. SALLE DE MAQUILLAGE -- JOUR
Dans la salle de maquillage, on maquille l'acteur principal.
5. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans les travées la patinoire, le metteur en scène
marche d'un bon pas, précédé par le journaliste
de télévision, qui le filme en marchant à
reculons.
Le metteur en scène met des patins et s'avance sur la
glace.
Très ralenti, à présent, le metteur en
scène progresse lentement, précaution-neusement,
précédé du journaliste de
télévision, lui aussi chaussé de patins, qui
marche à reculons sur la glace, manquant perdre
l'équilibre à chaque pas.
Des électriciens continuent d'installer les projecteurs sur la
glace, les allument, les éteignent.
Le metteur en scène traverse la patinoire et va rejoindre son
fauteuil de metteur en scène.
Il s'assied, ouvre son scénario.
Soudain, à la manière de deux équipes de hockey
professionnelles qui font leur entrée sur la patinoire, une
vingtaine de gaillards débouchent sur la glace, casqués
et armés de crosses de hockey.
Ils font plusieurs fois le tour de la patinoire dans une ronde
effrénée.
Une musique violente accompagne leur entrée en
scène.
Le metteur en scène
Véronique! Véronique!
Au bord de la patinoire, l'assistante enlève son blouson et
son écharpe et relève la cagoule en caoutchouc de sa
combinaison intégrale de patineuse de vitesse
entièrement synthétique qui lui donne un faux air de
spermatozoïde. Elle s'élance sur la glace à toute
vitesse, penchée en avant, une main derrière le dos,
à la manière des grandes patineuses de vitesse, et
vient stopper net, après un superbe dérapage
contrôlé, devant le fauteuil du metteur en
scène.
L'assistante
Oui ?
Le metteur en scène (à voix basse)
Un porte-voix.
L'assistante (dans son talkie-walkie)
Allo, allo, vous m'entendez, porte-voix demandé, porte-voix
demandé ... porte-voix en route, bien reçu,
terminé.
Un assistant, très prompt, très agile sur la glace,
patine à toute vitesse pour venir apporter un porte-voix au
metteur en scène.
Le metteur en scène (dans le porte-voix)
Arrêtez, messieurs, arrêtez !
Les joueurs, casqués et armés de leur crosses,
n'écoutent pas le metteur en scène, continuent leur
sarabande autour de la patinoire.
Les membres de l'équipe du film se plaquent contre les parois
de la patinoire pour éviter les joueurs de hockey.
Quelques membres de l'équipe, plus courageux, se mettent en
travers de leur chemin pour essayer de les arrêter, font de
grands gestes des bras devant eux à la manière dont on
essaie d'intercepter des chevaux au galop, mais les joueurs ne
veulent rien entendre. Ils s'échappent et se faufilent,
esquivent les techniciens qui leur barrent le passage et repartent de
plus belle sur la glace en patinant à toute vitesse.
L'assistante, finalement, gagne la cabine de sonorisation et parvient
à couper la musique.
Elle revient sur la glace avec le micro de la sonorisation au bout
d'un très long fil.
L'assistante
Silence, messieurs, silence !
Les joueurs finissent par s'arrêter, se regroupent tant bien
que mal autour de l'assistante.
L'assistante
Votre metteur en scène va vous parler...
Le metteur en scène (dans le porte-voix)
Allez chercher l'interprète.
L'assistante (dans le talkie-walkie)
Interprète demandée, interprète demandée
... interprète en route, bien reçu, terminé.
L'interprète arrive en courant dans la patinoire, les
chaussures à la main, escortée d'un assistant. On lui
met des patins à glace en catastrophe. Elle s'avance sur la
glace, l'équilibre très incertain.
Elle rejoint l'assistante, qui lui donne le micro.
Le metteur en scène (dans le porte-voix)
Bonjour messieurs.
L'interprète (dans le micro, en lituanien
)
Bonjour messieurs.
Les joueurs (en choeur, en lituanien
)
Bonjour monsieur!
Le metteur en scène (dans le porte-voix).
Je suis très heureux de travailler avec vous et
j'espère que tout va bien se passer. Je ne pense pas que je
vais vous demander des choses particulièrement difficiles pour
des joueurs de hockey de votre niveau. Je voudrais simplement
préciser, pour que tout soit clair, qu'il s'agit d'un film et
que je ne recherche pas nécessairement la vraisemblance dans
ce que nous allons faire. Sans doute certaines choses que je vous
demanderai ne vous paraîtront pas réalistes, pas
vraisemblables, voire illogiques, bizarres, exagérées.
Mais, je le répète, il s'agit de cinéma. Et, au
cinéma, pour atteindre le vrai, il faut souvent passer par le
faux. Dans ses Notes sur le cinématographe -- je ne sais pas
si vous les avez lues -- Bresson expliquait que si l'on filmait un
acteur en train de simuler la peur sur le pont d'un vrai navire
pendant une vraie tempête, finalement, on ne croierait ni
à l'acteur, ni au navire, ni à la tempête. (A
l'interprète) Non, ça vous ne le traduisez pas,
traduisez simplement que c'est du cinéma. (Aux joueurs) Ce que
je vais vous demander, pour le plan que nous allons tourner
maintenant, c'est de jouer dans les conditions réelles d'un
match de hockey. Mais comme vous le voyez, il n'y a qu'un seul but
sur le terrain -- nous allons installer la caméra là
(il montre le praticable) -- je vous demanderai donc de rester le
plus possible dans cette partie-là du terrain, et de jouer
normalement, sans vous occuper de la caméra. C'est compris
?
L'interprète traduit le texte du metteur en scène au
fur et à mesure en lituanien au micro, avec un léger
écho qui amplifie et rend plus solennelles ses paroles.
De temps en temps, comme un seul homme, les joueurs crient OUI ou
NON, en choeur, en lituanien, et tapent de façon
saccadée de leur crosse sur la glace.
L'assistante (discrètement, dans le talkie-walkie,
pendant que le metteur en scène parle)
Allo, la cantine, vous m'entendez, allo, la cantine, ici
Véronique, il faut vous tenir prêt d'ici une demi-
heure, une demi-heure, trois-quarts d'heure ... qu'est- ce qu'il y a
à manger aujourd'hui ?... du poulet ... du poulet avec quoi
... du poulet shop-suey, bien reçu, terminé.
6. INT. BUREAUX PROVISOIRES DE LA PRODUCTION ET DE LA REGIE --
JOUR
Dans les bureaux de la production et de la régie, on livre des
robes de soirée, des costumes de scène, des
boîtes de pellicule.
Dans un coin, un assistant repasse un maillot de hockey sur glace sur
une planche à repasser.
Le metteur en scène et l'assistante reviennent dans la
pièce.
L'assistante ressort, revient aussitôt.
Elle passe rapidement la tête dans l'entrebâillement de
la porte et demande au metteur en scène si elle peut faire
entrer les comédiens qu'elle a convoqués pour le
casting de remplacement, le comédien prévu étant
indisponible.
A voix basse, elle ajoute qu'elle a surtout retenu des acteurs de
théâtre.
Précédée de l'assistante, une vingtaine d'hommes
de vingt-cinq à soixante ans en tenue de ville,
élégants et un foulard autour du cou, entrent dans la
pièce, se répartissent dans l'espace, se glissent le
long des murs, se savonnent placidement les mains pour se donner une
contenance.
Le metteur en scène les accueille.
Il passe parmi eux, leur pose quelques questions sur leur
carrière.
Les comédiens, à tour de rôle, évoquent
leur carrière, les derniers spectacles auxquels ils ont
participé, les rôles qu'ils tenaient, un marquis chez
Molière, un hallebardier dans une pièce de Shakespeare,
une panouille du même ordre dans une pièce de Musset,
Lear dans le roi Lear.
Certains lui présentent un échantillon de leur talent,
déclament une tirade de Britannicus, récitent un
poème de Verlaine, de Vigny, d'Aragon.
Le metteur en scène hésite, hoche la tête,
demande à l'assistante s'il peut les voir en costume avant de
faire son choix.
7. INT. PATINOIRE -- JOUR
Sur la patinoire, tout le monde attend.
Le metteur en scène relit son scénario dans son
fauteuil de metteur en scène.
La scripte prépare ses cahiers, classe ses premiers
Polaroïds.
L'interprète regarde au loin, accoudée à la
barrière protectrice au bord de la patinoire. Les joueurs de
hockey patinent mollement sur la glace, vont échanger quelques
mots avec l'interprète accoudée à la
rambarde.
Soudain, précédés par l'assistante qui les guide
un talkie-walkie à la main, les comédiens du casting
apparaissent sur la glace habillés en arbitre de hockey.
Ils font quelques pas sur la patinoire dans leur tenue de
zèbre.
Quelques uns se détachent et patinent avec
élégance.
D'autres hésitent, trébuchent.
Un groupe d'attardés, maladroits,
déséquilibrés, reste solidaire, groupés
près de l'entrée. Ils forment une mêlée
compacte, oscillante.
Ils se tiennent les uns aux autres, les mains sur les épaules,
trébuchent sur la glace, se rattrapent de justesse.
Le metteur en scène regarde tous ces arbitres, perplexe.
Le metteur en scène (à l'assistante)
Je vais prendre le petit moustachu qui patine bien, et le roi Lear
par précaution, s'il arrivait quelque chose au petit
moustachu.
8. INT. SALLE DE MAQUILLAGE -- JOUR
Dans la salle de maquillage, la maquilleuse maquille l'acteur
principal.
Derrière lui, sur des chaises, comme chez le coiffeur,
attendent les deux arbitres retenus. Ils discutent
théâtre, échangent quelques souvenirs de
métier, des soirs de générale.
Dans le talkie-walkie posé sur la coiffeuse de la salle de
maquillage on entend la voix de l'assistante (maquillage,
maquillage, vous m'entendez ... il ne faut maquiller que le petit
moustachu, n'est ce pas, le roi Lear, c'est juste une
sécurité, il ne faut pas le maquiller ... et le petit
moustachu, vous lui raserez la moustache, n'est-ce pas).
9. INT. PATINOIRE -- JOUR
Sur la patinoire, on apporte la caméra. Deux machinistes
s'aventurent sur la glace avec la caméra qu'ils portent
précautionneusement à bout de bras.
L'assistante, un talkie-walkie à la main, les
précède en virevoltant sur la glace, prend du large,
revient vers eux.
On hisse la caméra sur le praticable, la fixe sur son
pied.
Le chef-opérateur fait allumer tous les projecteurs dans la
patinoire, prend des mesures avec sa cellule.
Le metteur en scène quitte son siège et monte sur le
praticable, regarde dans l'oeilleton de la caméra.
Tout semble en ordre.
Le metteur en scène
Oui, cela a l'air bien. Je crois qu'on va pouvoir y aller (Il regarde
l'heure) (A l'assistante) Tu crois que ce sera prêt ?
L'assistante
Oui, oui, c'est prêt, ils nous attendent.
Le metteur en scène
Bon, eh bien, allons-y. (Hurlant) Arrêt-déjeuner
!
10. INT. VESTIAIRES ET DOUCHES DE LA PATINOIRE -- JOUR
Un cocktail a été improvisé dans les vestiaires
de la patinoire.
Se trouvent réunis là dans le désordre des
vestiaires des financiers, des banquiers, les principaux partenaires
du film.
La productrice, très élégante, règne sur
ce petit gratin.
Elle boit une coupe de champagne.
La productrice
Ce sera, je pense, le plus beau film de ma vie.
Tout le monde lève son verre.
La productrice
A Dolorès !
On trinque.
Précédé par le journaliste de
télévision qui le filme, le metteur en scène
fait son entrée dans les vestiaires.
La productrice l'accueille, le présente à quelques
financiers triées sur le volet.
La productrice (au metteur en scène, pendant les
présentations)
Ça s'est bien passé ce matin ?
Le metteur en scène
Oui, la lumière est quasiment faite.
La productrice
Vous avez tourné combien de plans ?
Le metteur en scène
Aucun. C'est ce qui était prévu.
Le metteur en scène et la productrice s'isolent dans un
coin.
Ils échangent quelques mots en aparté, toujours
filmés en gros plan par le journaliste de
télévision qui s'est arrêté en face
d'eux.
Tout en souriant hypocritement à la caméra, sa coupe de
champagne à la main, le metteur en scène, un peu
crispé, se plaint entre ses dents auprès de la
productrice d'être filmé en permanence par le
journaliste de télévision.
La productrice (entre ses dents, souriant elle aussi
à la caméra)
Oui, oui, je comprends. Je vous comprends très bien. Mais
malheureusement je crois que maintenant on ne peut plus rien
faire.
Le metteur en scène
On pourrait peut-être essayer de limiter leurs autorisations de
prises de vue. Ne leur permettre qu'une heure de prise de vue par
jour, par exemple ...
La productrice
Non, non, c'est impossible, vous savez bien, c'est une clause du
contrat qu'on a signé avec la chaîne qui coproduit le
film. Je vous en avais déjà parlé. Mais, vous
savez, c'est quand même une chance extraordinaire qu'ils
s'investissent autant, c'est rarissime qu'une chaîne de
télévision s'investisse autant dans un film. Allez, si
vous n'avez que ça comme souci... (Elle trinque avec lui)
C'est parfois difficile d'être trop aimé, je sais
bien.
Le metteur en scène (abattu)
Vous croyez que c'est ça ? Que je suis trop aimé.
La productrice
Trop regardé, trop admiré, trop adulé.
Le metteur en scène (malicieux)
Peut-être.
Un homme un peu raide, tiré à quatre épingles,
qui sourit tout le temps d'un air important et satisfait, regarde la
productrice et le metteur en scène sans arrêt.
Il lève son verre à distance à leur adresse.
La productrice répond à son salut avec respect.
La productrice (au metteur en scène)
Vous voyez, ça continue .
Le metteur en scène (à voix basse, entre ses
lèvres)
Qui c'est ?
La productrice (entre ses lèvres, avec respect)
Taquin. C'est Taquin. C'est quelqu'un d'extrêmement important
pour nous. C'est le directeur de la patinoire. Il est
également conseiller municipal. Je vais vous le
présenter. Ce serait gentil si vous pouviez déjeuner
avec lui à midi. Moi, je dois partir maintenant...
11. INT. CANTINE -- JOUR
Sous la tente de la cantine, les techniciens et les joueurs
déjeunent.
Les joueurs sont pratiquement en tenue, ils ont enlevé leur
maillot, mais ont gardé leurs différentes protections
rembourrées et les divers harnachements qui les maintiennent.
Quelques casques et quelques crosses traînent à
côté d'eux sur les tables, parmi les bouteilles et les
plats de poulet shop-suey.
Les joueurs discutent avec animation en lituanien.
Un couple de Vietnamiens les sert, passe entre les tables avec les
plats de riz et de nouilles chinoises.
Un peu à l'écart, en peignoir de bain, déjeune
la vedette du film avec ses lunettes noires.
Le metteur en scène déjeune en tête à
tête avec le directeur de la patinoire, filmé de
près par le journaliste de télévision.
Le directeur de la patinoire est très bavard, très
précis, très technique, très maladroit avec les
baguettes.
Il explique dans les moindre détails les conditions de la
conservation de la glace à température fixe.
Il est très lent, très méthodique.
Il ne mange quasiment pas.
Le metteur en scène l'écoute poliment, hoche la
tête pensivement, tristement.
Le chef-opérateur, assis un peu à l'écart,
écoute distraitement leur conversation, tourne de temps
à autre la tête vers eux.
Soudain, préoccupé, il se lève et va rejoindre
les électriciens pour leur demander s'ils ont éteint
les projecteurs dans la patinoire.
Les électriciens se lèvent rapidement, quittent la
salle en compagnie du chef opérateur. Ils se hâtent pour
rejoindre la patinoire.
12. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, sous les projecteurs allumés, la glace a
fondu.
Des vêtements et des caisses de matériel flottent au fil
de l'eau, des quantités de cales dérivent très
lentement à la surface des flots.
La caméra, seule, sur son praticable au centre de la
patinoire, est préservée, qui trône au-dessus des
eaux parmi tous les projecteurs allumés.
Chaussés de bottes en plastique, le chef-opérateur et
les électriciens avancent lentement au milieu des eaux, vont
éteindre les projecteurs, commencent à rassembler les
affaires détrempées par l'inondation.
13. INT. CANTINE -- JOUR
Sous la tente, le déjeuner s'achève, on apporte les
cafés.
L'entraîneur lituanien se lève et commence à
faire un petit discours sur le cinéma en
général, à la fois art, poésie et
industrie.
14. INT. PATINOIRE -- JOUR
Au milieu de la patinoire inondée, le chef-opérateur et
les électriciens avancent côte à côte avec
de gigantesques râteaux pour finir d'essorer la surface de la
glace. L'assistante les regarde en bordure de la patinoire, son
talkie-walkie à l'oreille, assure que le processus de
recongelation est en route.
15. INT. CANTINE -- JOUR
Sous le chapiteau de la cantine, le discours de l'entraîneur
lituanien se termine.
On l'applaudit, et, dans la liesse générale, les
Lituaniens commencent à chanter des chansons lituaniennes.
16. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire recongelée, les techniciens reviennent peu
à peu.
La caméra est toujours sur le praticable, recouverte d'une
bâche.
On prend place sur des caisses, sur des cubes.
On attend.
Musique de David Bowie (I am not loosing sleep ).
La scripte fait quelques figures de patinage artistique sur la
musique, une triple boucle, un double axel.
Quelques applaudissements.
Les joueurs reviennent, casqués et en maillots, font quelques
arabesques sur la glace.
17. INT. COULOIRS DE LA PATINOIRE - JOUR .
Dans les couloirs de la patinoire, le metteur en scène et
l'assistante avancent d'un bon pas, toujours
précédés par le journaliste de
télévision qui les filme à reculons.
Soudain agacé d'être filmé en permanence, le
metteur en scène accélère le pas et fait
trébucher le journaliste, le bouscule, jette son
matériel par terre.
Il repart, regagne la patinoire d'un pas plus léger.
18.INT. CANTINE - JOUR
Dans la cantine, les Vietnamiens font la vaisselle, finissent de
débarrasser les tables.
19. INT. SALLE DE MAQUILLAGE -- JOUR
Dans la salle de maquillage, la vedette du film revient avec un
café.
Il ôte son peignoir de bain, se rassied en face du miroir de
maquillage.
La maquilleuse reprend son travail.
20. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, on fait des essais de lumière.
Les projecteurs sont allumés, éteints.
Le chef-opérateur prend des mesures avec sa cellule.
Le chef-opérateur
Moi, je suis prêt...
Le metteur en scène
Véronique !
Telle une fusée rasant la glace surgit l'assistante, qui, au
terme d'un dérapage parfaitement contrôlé,
s'immobilise en face du metteur en scène.
Le metteur en scène
On va commencer.
L'assistante (dans le talkie-walkie)
Maquillage, vous m'entendez, maquillage ... Acteur principal
demandé, acteur principal demandé.
21. INT. SALLE DE MAQUILLAGE -- JOUR
Dans la salle de maquillage, la maquilleuse enlève avec
soin la serviette en papier qui entoure le cou de l'acteur
principal.
Un assistant accompagne l'acteur principal, le dirige vers
l'habillage.
La maquilleuse appelle le petit arbitre, le fait asseoir, lui rase la
moustache en moins de deux.
22. INT. VESTIAIRES ET DOUCHES DE LA PATINOIRE -- JOUR
Entièrement nu dans le vestiaire à l'exception d'un
string et de ses lunettes noires, l'acteur principal se tient debout,
imperturbable, entre deux assistants qui l'habillent de pied en cap
en gardien de but de hockey. La tenue complète, avec le casque
grillagé et les énormes protège-tibia, pend
à un cintre derrière eux. L'acteur principal se laisse
habiller, lève les bras ou les jambes quand il le faut, se
laisse fixer des protections autour des jambes ou des épaules,
mais ne fait jamais aucun geste de sa propre initiative. Il se
contente, très concentré, de faire des exercices de
diction (In Hertford, Hereford and Hampshire, hurricanes hardly
happen ).
23. INT. PATINOIRE -- JOUR
L'acteur principal, en tenue de gardien de but de hockey sur glace,
fait son entrée sur la patinoire.
Le metteur en scène l'accueille, l'invite à s'asseoir
sur un fauteuil à son nom installé au pied du
praticable.
Le chef-opérateur se tient à la caméra, en haut
du praticable.
Les joueurs sont en place au centre de la patinoire, penchés
en avant, la crosse entre les mains.
L'assistante explique au petit arbitre qui n'a plus de moustache
qu'il doit se contenter de faire semblant de lâcher le palet
pour la répétition.
Le metteur en scène (hurlant dans le porte-voix)
Allez-y !
Le petit arbitre, déterminé, théâtral,
fait semblant de lâcher le palet entre deux joueurs.
Les joueurs le regardent, surpris.
Rien ne se passe.
L'assistante, accroupie dans un coin de la patinoire, fait signe aux
joueurs de commencer à jouer.
Les joueurs ne comprennnent pas, l'interrogent du regard, font signe
que l'arbitre n'a pas lâché le palet.
L'assistante insiste, fait de grands signes, finit par faire signe
à l'arbitre de recommencer à faire semblant de
lâcher le palet.
L'arbitre, déterminé, théâtral, refait
semblant de lâcher le palet.
Rien ne se passe.
Tous les membres de l'équipe du film, la scripte, la
maquilleuse, font signe aux joueurs de commencer à jouer.
Les joueurs, têtus, obstinés, font signe que l'arbitre
n'a pas lâcher le palet.
Le metteur en scène (dans son porte-voix)
Allez chercher l'interprète.
L'interprète arrive en courant dans la patinoire
escortée d'un assistant. Elle chausse des patins à la
hâte, s'avance difficilement sur la glace en direction du
praticable, tombe aux pieds du metteur en scène et de l'acteur
principal. L'acteur principal, très galant, l'aide à se
relever. Le metteur en scène lui explique que les joueurs
doivent faire semblant de jouer sans palet pour la
répétition.
L'interprète s'avance vers les joueurs, va leur traduire les
propos du metteur en scène au centre de la patinoire. Les
joueurs entourent l'interprète, une longue discussion s'ensuit
en lituanien sur la glace. Certains joueurs ne semblent pas d'accord
avec l'interprète, on lui pose des questions, lui demande des
explications, certaines objections sont avancées.
Finalement, l'interprète fait signe au metteur en scène
que tout va bien, qu'on peut commencer.
Le metteur en scène
Allez-y.
Avant même que l'interprète n'ait eu le temps de quitter
la glace, l'arbitre fait semblant de lâcher le palet entre les
joueurs, et les joueurs s'élancent comme des fauves sur la
glace, libèrent toute leur énergie, se ruent sur le
palet imaginaire, font semblant de tirer de toutes leurs forces dans
le but vide, se projettent avec violence contre les parois de la
patinoire dans des chocs terrifiants.
L'acteur principal, qui assiste à la répétition
assis sur sa chaise, se caresse pensivement le sourcil, il semble
soucieux.
Le metteur en scène (hurlant dans le porte-voix)
Merci, messieurs, merci.
L'assistante se jette sur la glace, calme les joueurs, les apaise,
les guide vers leur maison de verre.
Le chef-opérateur descend du praticable, soucieux, pensif. Il
va trouver le metteur en scène, lui dit quelque chose en
aparté.
Le metteur en scène
Oui, tu as raison, ça peut être très dangereux.
Véronique!
Déjà l'assistante, au terme d'un saisissant
dérapage contrôlé, se trouve en face du metteur
en scène.
Le metteur en scène
Il faudrait prévoir des protections pour l'équipe.
L'assistante
Des protections ?
Le metteur en scène
Oui, des casques, je ne sais pas, moi, des boucliers.
L'assistante
Je vais voir ce que je peux faire...
Les membres de l'équipe du film commencent à
revêtir diverses protections rembourrées, mettent des
casques, des protège-tibia. L'ingénieur du son se fait
prêter un masque d'escrime, le chef-opérateur
déniche un casque effilé de lugiste, on apporte une
élégante bombe d'équitation au metteur en
scène.
Des assistants descendent les escaliers des gradins avec deux ou
trois boucliers, que l'on commence à se répartir sur la
glace.
La distribution terminée, dans le silence
général et l'immobilité totale, chaque membre de
l'équipe, casqué et armé de diverses
protections, attend le début du tournage derrière les
boucliers.
L'assistante (hurlant dans son porte-voix)
Tout le monde en place s'il vous plaît !
L'acteur principal se lève de son fauteuil, et, lentement, la
tête baissée, traverse toute la patinoire pour aller
s'installer dans le but vide, accompagné de la
maquilleuse.
Puis, tandis que la maquilleuse s'éloigne déjà
à toute vitesse pour aller se protéger derrière
un bouclier, l'acteur principal chausse son casque grillagé de
gardien de but de hockey, sur lequel est peint la gueule ouverte d'un
fauve.
Le metteur en scène monte sur le praticable.
Le metteur en scène
Moteur.
L'assistante (hurlant dans le porte-voix)
Moteur demandé.
L'ingénieur du son (levant un doigt)
Avion.
Un avion passe.
Tout le monde, sur la patinoire, regarde en l'air, et demeure ainsi,
immobile sur la glace, la tête levée en l'air.
L'avion passe.
Tout le monde rebaisse la tête, on attend.
Le metteur en scène
Moteur!
L'assistante
Moteur demandé !
L'ingénieur du son (hurlant)
Ça tourne!
Le chef-opérateur
Annonce.
Le clap à la main, un assistant patine tête
baissée à toute vitesse jusqu'au centre de la patinoire
et fait un dérapage contrôlé.
L'assistante
Dolorès , vingt-deux, première !
Il fait le clap et repart à toute vitesse en sens inverse.
Accroupie derrière un bouclier, l'assistante désigne sa
montre à distance au metteur en scène.
Le metteur en scène s'apprête à hurler quelque
chose, se ravise, regarde l'heure.
Le metteur en scène (hurlant dans le porte-voix)
Journée terminée.
24. INT. PATINOIRE-- JOUR
Sur la patinoire, on tourne un gros plan d'insert de la tête de
l'acteur.
L'acteur principal, Sylvester Barrymore, est suspendu en l'air
à l'horizontale, la tête légèrement
inclinée et le corps ficelé sur une sorte de planche
à repasser coulissante maintenue par un système
compliqué de cordes et de poulies. Chaque fois que le metteur
en scène dit "action", la planche coulisse à la
manière d'une guillotine et la joue de l'acteur vient frapper
la glace d'une fausse patinoire reconstituée à
mi-hauteur d'homme, sur une table factice entourée de
projecteurs et de volets.
Accroupi à côté de la table factice, un
accessoiriste se soulève au moment où l'acteur vient
frapper la glace, et lui pulvérise une giclée de givre
sur le visage avec une petite poire en plastique.
L'acteur, après avoir heurté la glace et reçu le
givre sur le visage, relève la tête et est censé
apercevoir la vedette féminine qui entre dans la
patinoire.
Il murmure son nom : Dolorès.
A l'issue de la quatrième répétition, l'angle de
percussion ne semble toujours pas parfait.
Le chef-opérateur
Non, ça ne va pas, il faudrait essayer de le monter un peu. Il
faut donner l'impression qu'il tombe, pas qu'il glisse. Montez-le un
peu, s'il vous plaît (Les machinistes tournent la manivelle
pour hisser le corps de l'acteur en l'air, et incliner davantage sa
tête vers le bas) Encore un peu, voilà. Bon, on va
essayer comme ça.
On va faire un essai. (Il se place à l'oeilleton de la
caméra)
Vous pouvez y aller.
La planche coulisse et le visage de l'acteur vient heurter la
glace.
Le chef-opérateur
Non, non, ça ne va pas, le regard ne va pas. Le regard est
trop bas maintenant, depuis qu'on l'a remonté. Donnez-lui un
repère. Véro, tu peux lui trouver un repère.
L'assistante s'empare de la cruche qui sert à remplir la poire
de l'accessoiriste, la pose sur une échelle de machiniste,
déplace l'échelle sur la glace suivant les indications
du chef-opérateur qui a été se replacer
derrière l'oeilleton de la caméra.
Le chef-opérateur
Plus à gauche, Véro, plus à gauche (L'assistante
déplace l'échelle). Voilà, un peu plus haut, il
faudrait que ce soit un poil plus haut. Tu peux me donner ton regard,
Sylvester. Your look, please. Merci. Oui, un poil plus haut,
Véro. (L'assistante place une pile de scénarios de
Dolorès sous la cruche). Voilà, très bien, on
peut essayer comme ça.
La maquilleuse, sa trousse à la main, repoudre rapidement le
visage de l'acteur.
On est prêt à tourner.
On se met en place, on demande le silence.
Le metteur en scène
Moteur.
Un bébé, tout doucement, se met à pleurer.
L'ingénieur du son (levant un doigt)
Bébé.
Le metteur en scène (à l'assistante)
Qu'est-ce que c'est, ce bébé ?
L'assistante fait signe qu'elle ne sait pas, qu'il n'est pas à
elle, tout du moins.
La scripte, penaude, va chercher le couffin du bébé
sous la table de la régie.
Elle sort le bébé du couffin, lui embrasse le front, le
protège.
Confuse, elle explique à l'assistante que la crèche
où elle a l'habitude de déposer son bébé
a dû fermer ce matin.
Insensiblement, des jeunes femmes de l'équipe s'approchent du
bébé, l'entourent et le regardent, le trouvent
très mignon, un machiniste trouve même qu'il ressemble
un peu au metteur en scène.
On lui flatte la joue et les petits pieds.
Le bébé pleure, l'accessoiriste lui pulvérise
gentiment une petite giclée sur le visage.
L'assistante, excédée, regarde l'heure.
La scripte emporte le bébé, s'éloigne sur la
glace avec le couffin en patinant gracieusement.
L'assistante (hurlant)
Tout le monde en place s'il vous plaît ! Pensez un peu à
Sylvester accroché sur sa planche. (A l'acteur) It's O.K.,
Sylvester ? Do you want something to drink ?
L'acteur
It's O.K.
Le metteur en scène
Moteur
L'ingénieur du son
Ça tourne
L'assistante
Un instant, un instant. Attendez un instant...
L'assistante vient d'apercevoit la productrice et le comptable qui
viennent d'entrer sur la patinoire.
Chaussés de patins à glace, ils progressent d'un pas
incertain sur la glace, s'avancent vers le plateau.
L'équipe les regarde, on attend.
La productrice arrive enfin à portée de voix du
plateau.
La productrice
Continuez, continuez, ne vous interrompez pas pour moi.
Elle fait demi-tour, repart en sens inverse.
Elle manque de perdre l'équilibre à chaque pas,
l'équipe la regarde s'éloigner.
Le metteur en scène
Moteur.
L'ingénieur du son (levant un doigt)
Avion.
Le metteur en scène (agacé)
Où un avion ?
L'ingénieur du son retire son casque et, sûr de son
fait, tend l'oreille pour précéder l'imperceptible
vrombissement d'un avion qui se rapproche peu à peu et finit
par passer juste au-dessus de la patinoire dans un vacarme
assourdissant qui fait trembler toutes les parois.
24. A. INT. AVION -- JOUR
Dans l'avion, confortablement installée, l'actrice principale
lit le scénario de Dolorès...
24. INT.PATINOIRE -- JOUR
Sur le plateau, on fait le silence, on est enfin prêt
à tourner.
Le metteur en scène
Moteur !
L'ingénieur du son
Ça tourne
Le chef-opérateur
Annonce.
Un assistant fait le clap devant le visage de l'acteur, s'accroupit,
baisse la tête.
Le metteur en scène
Action !
La planche coulisse et le visage de l'acteur vient heurter la
glace.
L'accessoiriste se soulève et lui pulvérise une
giclée de givre sur le visage.
Mais rien ne sort de la poire, à peine un ffft foireux.
Le chef-opérateur
Pas assez, la poire.
Le metteur en scène
Allez, on la refait tout de suite, restez en place, s'il vous
plaît. Réglez la poire, et on la refait. (A l'acteur) A
little second, Sylvester.
L'accessoiriste trafique le pulvérisateur, l'ouvre, le
remplit, bricole l'ouverture, l'élargit avec des outils, une
pince, un tournevis.
Il secoue la tête de dépit, ne comprend pas ce qui a pu
arriver à la poire.
Il est prêt.
On fait le silence, on refait le clap.
Le metteur en scène
Action.
La planche coulisse et le visage de l'acteur vient heurter la
glace.
L'accessoiriste se soulève et lui pulvérise une
giclée de givre sur le visage, une monumentale giclée
de givre, qui lui asperge visage, coule dans son cou, lui inonde les
cheveux.
Le chef-opérateur passe la tête hors de la
caméra.
Le chef-opérateur (impavide)
Trop, la poire.
La maquilleuse se précipite pour prendre soin de l'acteur, lui
sèche le visage. Elle lui frotte énergiquement les
cheveux dans une serviette, lui tamponne délicatement le
visage. Pour le cou et le haut du maillot de hockey, qui sont
également trempés (l'acteur porte un haut de maillot de
hockey sur un pantalon de ville et des mocassins légers), elle
se sert d'un sèche-cheveux, soulève le licou du maillot
pour faire entrer le sèche-cheveux sous le tissu et lui
sécher le dos.
On se remet en place, on est prêt.
L'assistante prend le clap des mains de l'assistant, va faire le clap
elle-même.
L'assistante
Dolorès , quarante-deux, huitième.
Elle clape très fort, avec détermination.
La veilleuse musicale du bébé (qui était
restée sur la table de régie) se déclenche dans
la patinoire.
Musique de berceuse.
La planche, emportée par son élan, coulisse et le
visage de l'acteur vient heurter la glace.
L'accessoiriste se soulève et lui pulvérise une
giclée de givre impeccable sur le visage.
Le metteur en scène (abattu)
Coupez.
L'acteur
Couldn't we ... (Tout le monde se tait et se tourne vers lui pour
écouter, on s'approche, on l'entoure : c'est pratiquement la
première fois qu'il parle) Wouldn't be possible to take this
contraption off the set ?
L'assistante
But, of course, Sylvester, of course.
L'acteur
To concentrate.
Le metteur en scène (discrètement, au
chef-opérateur)
Qu'est-ce qu'il a dit ?
Le chef-opérateur (impassible)
Il a demandé si on ne pouvait pas essayer de tourner la
scène sans musique.
25. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Très lentement, une limousine blanche entre sur le
parking de la patinoire.
Un assistant essaie d'ouvrir la porte arrière, n'y arrive pas.
Il donne un violent coup de pied et simultanément un coup sec
sur le capot (on sent qu'il connaît la technique), puis ouvre
la porte avec déférence à l'actrice
principale.
L'actrice principale, avec des vieux jeans, un peu
grunge , sort de la limousine avec ses lunettes noires
et entre dans la patinoire.
26. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, on est prêt à tourner.
On demande le silence, on fait le clap.
L'assistante
Dolorès, quarante-deux, vingt-sixième.
Le metteur en scène
Action.
La planche coulisse et le visage de l'acteur vient heurter la
glace.
L'acessoiriste se soulève et lui pulvérise une petite
giclée de givre sur le visage.
La porte en bois à double battant s'ouvre dans la
patinoire.
Le metteur en scène (enchanté)
Sarah !
L'acteur (emporté par son élan)
Dolorès. (Abattu) Shit.
Le metteur en scène accueille l'actrice, lui souhaite la
bienvenue.
On fait les présentations, on présente l'actrice
à l'acteur principal suspendu à l'horizontale sur sa
planche en bois.
L'actrice (se penchant sous le visage de l'acteur)
What a pleasure to meet you ! The fact that you, a real big american
star, play this role with me in this movie is incredible. It's great,
great ! Not only because of your image and talent, of course, but
also because of your great sense of humour. I am so ... so (elle mime
des deux mains qu'elle se sent submergée par une vague
d'excitation indicible et brouillonne) so... you know...
L'acteur (souriant placidement).
Thank you very much. Nice to meet you.
L'actrice regarde autour d'elle, remarque qu'on est en plein travail,
tient à ce que l'on ne s'interrompe pas à cause
d'elle.
Le metteur en scène lui explique qu'ils sont en train de
tourner la scène où elle entre pour la première
fois dans la patinoire, le moment exact où l'acteur la voit
pour la première fois.
Il se tourne et désigne du bras la cruche sur
l'échelle.
L'actrice se retourne et regarde la cruche sur l'échelle,
pensive.
Pleine de bonne volonté, elle propose de se placer
elle-même à la place de la cruche pour donner le regard
à l'acteur et l'aider à jouer.
Le metteur en scène est enchanté, ne sait comment la
remercier.
Elle répond que c'est tout naturel, qu'il peut tout lui
demander, tout.
Elle regarde pensivement les projecteurs en l'air et dit
distraitement : tiens, vous ne mettez pas de calque, sur les
cinq kilos Cremer.
L'assistante
Allez, allez, au travail. Tout le monde en place s'il vous
plaît.
On déplace l'échelle et on fait prendre la position
à l'actrice.
Le chef-opérateur règle la direction du regard de
l'acteur.
Le chef-opérateur
Sylvester, tu peux me donner ton regard, s'il te plaît. Oui,
c'est trop bas, maintenant, c'est bien ce que je craignais. Il
faudrait surélever un peu Sarah. Est-ce qu'on peut apporter un
cube à Sarah ?
On apporte un cube à l'actrice, on la fait monter
précautionneusement sur le cube.
Le chef-opérateur
Oui, c'est très bien comme ça. Is it O.K. for you,
Sylvester ?
L'acteur
It was better before.
Le metteur en scène (à voix basse, au
chef-opérateur)
Qu'est ce qu'il a dit ?
Le chef opérateur (à voix basse, perfide)
Il a dit que c'était mieux avec l'autre cruche.
L'assistante demande le silence général, on est
prêt à tourner.
On fait le clap.
Le metteur en scène
Action.
La planche coulisse et le visage de l'acteur vient heurter la
glace.
L'accessoiriste se soulève et lui pulvérise une
giclée de givre sur le visage.
L'actrice descend de son cube.
L'actrice
Non, non, coupez, coupez. C'est de ma faute, excusez- moi. Je n'y
suis pas encore.
Elle remonte sur son cube, s'entoure le nez dans les mains et reste
immobile un long moment pour se concentrer.
L'actrice (se jetant à l'eau)
Je suis prête, on peut y aller.
On demande le silence, on fait le clap.
Le metteur en scène
Action.
La planche coulisse et le visage de l'acteur vient heurter la
glace.
L'accessoiriste se soulève et lui pulvérise une
giclée de givre sur le visage.
L'acteur (relevant la tête)
Dolorès.
L'acteur reste immobile, figé dans sa position finale, les
yeux perdus au loin.
Le metteur en scèn e
Coupez. Parfait, c'est parfait.
L'assistante (hurlant)
Arrêt-déjeuner !
Les électriciens éteignent les projecteurs, quittent
peu à peu le plateau pour rejoindre la cantine. La scripte
sort un biberon de son sac.
Le metteur en scène va rejoindre l'actrice, ils quittent
lentement la patinoire ensemble.
L'acteur principal, que tout le monde a oublié, semble morose
sur sa planche.
27. INT. PATINOIRE - NUIT
Un écran de projection et un projecteur ont été
installés sur la patinoire.
On devine les silhouettes des membres de l'équipe qui
visionnent les rushes en silence dans le noir.
Au premier rang, juste sous l'écran, l'actrice est assise
entre le metteur en scène et l'acteur principal.
Jeu de regards dans le noir.
L'acteur et le metteur en scène sont troublés par sa
présence.
L'actrice fait tomber (volontairement ?) une boucle d'oreille par
terre.
Le metteur en scène et l'acteur se penchent ensemble pour la
ramasser, s'interrompent, échangent un regard dur,
indécis, de coqs de combat.
L'actrice les regarde, ingénue.
Le metteur en scène s'empare de la boucle d'oreille.
Il la replace sur le lobe de l'oreille de l'actrice, referme
délicatement le fermoir sur son oreille.
Sur l'écran, les rushes continuent de défiler.
La productrice, très élégante, est assise
à côté du directeur de la patinoire, hôte
de marque dont elle fait grand cas.
Le projecteur ronronne dans le noir, les différentes prises du
gros plan de l'acteur se succèdent sur l'écran,
Dolorès, Dolorès, Dolorès...
Le directeur de la patinoire
Ça a l'air bien, votre film...
La productrice sourit placidement.
Elle sort le contrat de location de la patinoire de son sac.
La productrice (à voix basse, lui tendant le
contrat)
Serait-il possible de rajouter une dernière petite clause au
contrat de location ? Nous voudrions en effet pouvoir avoir
accès librement à une pièce
supplémentaire pour installer une table de montage. Le film
doit être prêt pour le festival de Venise, et nous
voudrions commencer à monter tout de suite.
Le directeur de la patinoire (lyrique)
Ah, Venise, Venise !
L'ingénieur du son se retourne et fait chut.
Le directeur de la patinoire, à voix basse, sans se
démonter, se penche à l'oreille de la productrice et
commence à évoquer Venise, parle de la ville, de ses
musées, de ses canaux, raconte en chuchotant qu'un jour de
l'hiver mille neuf cent cinquante-quatre, il a lui-même
patiné à l'aube dans la brume sur le grand canal
entièrement gelé avec sa maîtresse de
l'époque, Olga Menderova, un souvenir inoubliable.
La productrice, charmée, fait mine d'être
impressionnée.
Puis, discrètement, elle lui tend le contrat pour qu'il le
signe.
Le directeur de la patinoire, toujours frémissant, sort un
stylo de sa poche, le décapuchonne et s'apprête à
signer.
Il s'interrompt, lève un sourcil.
Le directeur de la patinoire
Alors, nous sommes d'accord, il n'y a pas de scène de sexe
dans votre film ?
La productrice
Ecoutez, Pierre, dans une patinoire...
28. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Au petit matin, un camion de déménagement, très
long, très jaune, se gare avec difficulté sur le
parking de la patinoire.
Les déménageurs sont accueillis par l'assistante, son
talkie-walkie à la main.
On livre une table de montage, une synchro, une enrouleuse.
L'assistante et le metteur en scène regardent les
opérations à distance.
29. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, les déménageurs
épuisés reprennent leur souffle au bord de la glace.
L'assistante leur explique qu'ils doivent traverser la patinoire et
remonter les gradins de l'autre côté pour rejoindre le
bloc F, où sera installée la salle de montage
improvisée.
Les déménageurs refusent de traverser la glace avec la
table de montage.
Les membres de l'équipe du film, peu à peu, arrivent
dans la patinoire, la maquilleuse, la scripte, le chef
électricien, le chef machiniste, qui vont tous faire la bise
au metteur en scène en arrivant.
Le metteur en scène, assis dans les tribunes, relit son
scénario.
L'ingénieur du son arrive sur la patinoire, serre quelques
mains, va faire la bise au metteur en scène.
Le metteur en scène relève la tête de son
scénario, le regarde s'éloigner.
Il semble agacé.
Le metteur en scène (en aparté, à
l'assistante)
Tu ne pourrais pas leur dire de ne pas me faire la bise le matin en
arrivant.
Les membres de l'équipe du film s'arrêtent autour de la
table de montage, la regardent, suggèrent des solutions.
Les joueurs Lituaniens arrivent à leur tour, se mêlent
à la conversation.
L'interprète (à l'assistante)
Qu'est-ce qui se passe, mademoiselle Véronique ?
L'assistante explique.
L'interprète traduit en lituanien.
Les Lituaniens répondent, suggèrent des solutions.
L'interprète (à l'assistante)
Voilà, mademoiselle Véronique, Vitautas et Casimir
pensent que notre patinoire (elle la montre) fait penser à une
rivière gelée qu'une armée en déroute
(elle montre l'équipe du film) serait obligée de
traverser avec de l'armement lourd (elle montre la table de
montage).
L'assistante (sèche)
Bon, eh bien, vous pouvez leur dire de garder leurs métaphores
pour eux.
L'assistante regarde sa montre, demande que l'on se hâte.
D'autres joueurs lituaniens arrivent, certains vont faire la bise au
metteur en
scène.
Le metteur en scène n'en peut plus, finit par perdre son
calme.
Le metteur en scène (à l'assistante)
Mais fais quelque chose, fais quelque chose, dis- leur de ne plus me
faire la bise...
L'assistante s'empare du micro de la sonorisation de la
patinoire.
L'assistante (dans le micro de la sonorisation de la
patinoire qui résonne légèrement)
Une petite seconde d'attention, s'il vous plaît. Silence, s'il
vous plaît, je voudrais faire une communication à tous
les gens de l'équipe. Votre metteur en scène ne veut
plus qu'on lui fasse la bise en arrivant. Vous m'entendez, plus de
bise à votre metteur en scène le matin en arrivant.
Plus de bise, vous m'entendez.
L'interprète traduit au fur et à mesure en
lituanien.
Les joueurs lituaniens écoutent attentivement, les bras
croisés sur la poitrine, hochent la tête.
L'assistante (continuant)
Personne, vous m'entendez, personne sur ce plateau, ne doit plus
faire la bise au metteur en scène le matin en arrivant.
Le metteur en scène (avec le sourire)
A part les actrices, naturellement...
L'assistante (machinalement, dans le micro)
A part les actrices, naturellement.
Soudain, le directeur de la patinoire fait son entrée sur la
patinoire au volant de la surfaceuse.
Il fait deux fois le tour de la patinoire, triomphant, salue de la
main.
Tout le monde le regarde.
Il vient s'arrêter à proximité de la table de
montage.
On attelle une remorque à la surfaceuse, charge la table de
montage dessus, et l'attelage est escorté sur la glace par
toute l'équipe du film, qui patine à
côté
du convoi pendant la traversée.
30. INT. BUREAUX PROVISOIRES DE LA PRODUCTION ET DE LA REGIE --
JOUR
Dans les bureaux provisoires de la production et de la régie
règne une animation permanente, des passages incessants
d'assistants et de membres de l'équipe, l'un avec un
élément de décor, un autre avec une planche
à repasser.
La productrice est au téléphone avec une assistante du
directeur du festival de Venise.
Dans un coin de la pièce, immobile, un jockey attend assis sur
une chaise. Il a une toque noire, une casaque verte et blanche, des
bottes et une cravache, et il attend là bien sagement, se
donne de temps à autre un petit coup de cravache sur les
bottes pour se donner une contenance.
La productrice, au téléphone, n'entend rien à
cause du vacarme épouvantable qui se fait entendre en
contrebas dans la patinoire, où l'on installe un traveling sur
la glace.
La productrice (au metteur en scène)
Je crois qu'on va me passer le directeur du festival de Venise.
Sur l'écran du vidéotéléphone passe un
interlude marin, avec un défilant en italien : veuillez
patienter quelques instanst nous recherchons votre correspondant.
Puis, l'image se brouille, se quadrille, s'émiette et
sur l'écran apparaît la tête d'une
secrétaire italienne.
La secrétaire (sur l'écran)
Pronto. Pronto. Mi capisce ?
La productrice (appuyant sur un bouton pour parler
Si, si, la sento.
La secrétaire (sur l'écran)
Purtroppo non posso passarle il dottore Corbara, il dottore è
malato. Le passo il suo braccio destro, Gianluca Battisti.
Interlude marin.
Puis, sur l'écran apparaît la petite tête
d'anguille à lunettes d'un type mal à l'aise, comme
dans un studio de télévision, avec des regards à
gauche et à droite.
L'adjoint du directeur (regard droite cadre)
Sono qui in linea ? (Face caméra) Pronto. (Un temps)
Pronto.
Le metteur en scène observe l'écran, lève les
yeux au ciel.
La productrice (appuyant sur un bouton)
Monsieur Battisti, je suis très heureuse de vous avoir en
ligne (Commençant presque à hurler au
téléphone pour couvrir le bruit des perceuses
électriques et des marteaux-piqueurs dans la patinoire) Je
peux parler français ? Voilà, vous avez reçu
notre dossier, je suppose, au sujet du film que je produis pour les
Films du Silence ... C'est pour cela que je me permets de vous
appeler... (Hurlant) Vous m'entendez ? Nous serions très
heureux que notre film ... dont le titre provisoire est
Dolorès, vous m'entendez ? (Hurlant)
Dolorès ... soit présenté cette
année en compétition officielle au festival de
Venise.
L'adjoint du directeur, dont on voit la petite tête attentive
sur le minuscule écran de contrôle du
vidéotéléphone, répète le titre
deux ou trois fois d'un air rêveur, Dolorès,
Dolorès .
Dolorès , oui, c'est une histoire de hockey sur
glace, explique la productrice, encouragée. Quand, dans un
match de hockey, dit-elle, le temps réglementaire est
écoulé et que les deux équipes sont toujours
à égalité commencent des prolongations
appelées "sudden death" qui prennent fin dès qu'un but
est marqué. Et c'est exactement la situation de notre film. La
situation au moment de ce "sudden death" est d'autant plus critique
et angoissante, toute de périls et d'incertitudes, explique la
productrice en consultant ses notes et ses dossiers, que personne ne
peut savoir exactement quand elle prendra fin. Comme à cela
s'ajoute le fait que toute l'action se déroule sur le terrain
très particulier d'une patinoire, ajoute-t-elle, terrain
éminemment glissant où tous les
déséquilibres et toutes les chutes sont à
craindre, on voit bien la métaphore... avec la situation
actuelle de l'Allemagne, pour ne pas dire de l'Europe.
L'adjoint du directeur
Naturalmente, madame, naturalmente...
Sans compter, ajoute la productrice, que tous les comédiens
qui jouent les joueurs de hockey viennent de Lituanie, donc de l'Est,
ce qui n'est pas un hasard, bien entendu. Certes, les Lituaniens sont
les meilleurs joueurs de hockey du monde, et ce sont les moins chers,
et il se fait que j'ai moi-même de la famille en
Lituanie...
L'adjoint du directeur (la coupant)
Si, va bene. Sarei curioso di vedere questa cosa,
Dolorès ..
Puis, à toute vitesse, précis, professionnel, il en
vient aux questions pratiques, au formulaire d'inscription qui doit
être rempli et renvoyé impérativement à
Rome sous quinzaine, à la copie du film qui doit être
sous-titrée en italien. Il explique à la productrice
que le directeur du festival est souffrant, que c'est un très
vieux monsieur, de quatre-vingt quatre ans, qui se déplace
difficilement, et qu'il est peu probable qu'il puisse se rendre
à Paris la semaine prochaine comme prévu pour voir le
film.
La productrice lui explique que de toutes façons le montage du
film n'est pas encore tout à fait terminé
et qu'elle peut très bien attendre le mois prochain pour
présenter le film au directeur du festival. Elle ajoute, avant
de prendre congé, qu'elle se tient à sa disposition
pour fixer l'heure et le lieu de la projection.
La productrice raccroche.
La productrice (au metteur en scène)
C'est dans la poche.
31. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, les machinistes finissent d'installer un
travelling sur le sol.
Pour fixer les attaches du travelling dans la glace, ils se servent
de perceuses électriques, attaquent la couche de glace,
creusent des trous dans la patinoire.
Les électriciens leur donnent un coup de main.
Sur toute la longueur de la patinoire, des techniciens percent la
glace, soit à genoux sur le sol à la perceuse
électrique, soit debout, avec des marteaux-piqueurs.
L'assistante a installé des barrières provisoires en
plastique rouge et blanc tout le long du travelling pour signaler les
travaux.
Les joueurs Lituaniens s'entraînent mollement au hockey de
l'autre côté des barrières.
L'acteur et l'actrice viennent aux nouvelles (l'acteur porte un
peignoir de bain noir et l'actrice un peignoir de bain blanc, avec un
serre-tête de maquillage).
Ils descendent lentement les gradins en peignoir de bain.
Ils ont des verres à la main, bavardent galamment.
Arrivés devant la glace, ils hésitent.
L'acteur ôte une de ses tongues, risque un pied nu sur la
glace.
L'acteur
Brr, it's cold. (Il fait quelques pas)
(A l'actrice) Come on.
L'actrice
It's not too cold ?
L'acteur
No, no, it's fine. Come on.
L'actrice, à son tour, ôte ses tongues et met un pied
sur la glace.
L'actrice
Oh, it's freezing.
Elle presse le pas et rejoint l'acteur sur la glace, fait mine de lui
donner un petit coup de poing affecteux sur la poitrine, se colle
contre son épaule.
Ils continuent à progresser ainsi pieds nus sur la glace,
leurs verres à la main.
Bientôt, ils s'agenouillent à côté d'un
machiniste, qui, les deux genoux au sol, un casque anti-bruit sur la
tête, creuse la glace avec une perceuse électrique.
L'acteur ramasse négligemment un morceau de glace par
terre.
L'acteur
May I ?
Le machiniste (soulevant son casque anti-bruit)
Please, please.
L'acteur
Thanks.
Il prend le glaçon et le met dans le verre de l'actrice.
L'actrice lui rend la politesse, prend un autre morceau de glace,
beaucoup trop grand, qu'elle essaie de faire entrer dans le verre de
l'acteur.
Elle n'y arrive pas, elle rit.
L'acteur et l'actrice se sourient, trinquent.
32. INT. BUREAUX PROVISOIRES DE LA PRODUCTION ET DE LA REGIE --
JOUR
L'assistante, débordée, plusieurs scénarios
à la main, entre en coup de vent dans les bureaux provisoires
de la production et de la régie, son talkie-walkie à
l'oreille.
L'assistante (au metteur en scène)
On est prêt...
Elle aperçoit le jockey, s'arrête un instant devant
lui.
L'assistante
Qu'est-ce que vous faites là, vous ?
Le jockey
Je viens pour le casting de jockey.
L'assistante
De hockey. De hockey. Pas de jockey. Le casting de hockey.
Elle lui fait signe de décamper, l'invite à quitter les
lieux au plus vite.
Elle soupire, lève les yeux au ciel.
Elle repart en compagnie du metteur en scène.
33. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, le travelling est installé sur la
glace.
Les machinistes ont monté le chariot de la caméra sur
les rails, le font rouler lentement sur toute la longueur de la
patinoire.
On allume et on éteint les projecteurs.
Le chef-opérateur fait les derniers réglages,
déplace un volet, ajoute une mandarine.
Le metteur en scène s'installe sur le chariot pour faire un
essai de cadre, se laisse traîner sur toute la longueur du
travelling par les machinistes en regardant dans l'oeilleton de la
caméra.
Il règle la hauteur du siège, s'arrête au centre
de la patinoire.
Le metteur en scène
On va tourner.
L'assistante (mettant un casque)
Mettez vos protections. Mettez vos protections. Tout le monde en
place s'il vous plaît !
Le metteur en scène fait un très lent panoramique de
gauche à droite avec la caméra, balaie tout le terrain
jusqu'au but vide...
Le metteur en scène (à l'assistante)
Où est Sylvester ?
34. INT. GARAGE DE LA SURFACEUSE -- JOUR
Dans le garage où est garé la surfaceuse, parmi les
seaux et les serpillières, l'acteur et l'actrice s'embrassent
dans un angle de la pièce, entrouvrent leurs peignoirs et
unissent leurs corps nus sous l'éponge des tissus.
35. INT. PATINOIRE - JOUR .
Sur la patinoire, on est prêt à tourner.
Les joueurs de hockey sont en place, leurs crosses à la main,
penchés en avant, au centre du terrain.
Le petit arbitre attend, le palet à la main.
Autour de la caméra, l'équipe attend.
36. INT. BUREAUX PROVISOIRES DE LA PRODUCTION ET DE LA REGIE -
JOUR.
Un assistant court dans les travées de la patinoire, ouvre
différentes portes à la recherche de l'acteur principal
(dans son talkie-walkie, on entend la voix de l'assistante :
acteur principal demandé, acteur principal
demandé ).
L'assistant entre en coup de vent dans les bureaux provisoires de la
production et de la régie, demande aux secrétaires si
elles n'ont pas pas vu l'acteur principal.
Les secrétaires ne l'ont pas vu, font non de la
tête.
37. EXT. GARAGE SURFACEUSE - JOUR .
L'assistant arrive en courant devant la porte du garage de la
surfaceuse.
Il essaie d'ouvrir la porte, n'y arrive pas.
38. INT. GARAGE SURFACEUSE - JOUR
Dans la pénombre du garage de la surfaceuse, les peignoirs de
bains noirs et blancs ont été jetés
négligemment à côtés des verres vides sur
le capot de la surfaceuse.
39. EXT. GARAGE SURFACEUSE
L'assistant insiste pour ouvrir la porte fermée à
clé.
Il finit par jeter un coup d'oeil par le trou de la serrure.
Dans l'obscurité du garage, ils aperçoit les corps nus
et enlacés de l'acteur et de l'actrice qui font l'amour contre
la surfaceuse.
L'assistant se redresse, rallume son talkie-walkie.
L'assistant (dans le talkie-walkie)
Acteur principal retrouvé, acteur principal retrouvé
!
40. INT. PATINOIRE - JOUR
Sur la patinoire, toute l'équipe du film attend à
côté de la caméra.
Dans le talkie-walkie de l'assistante on entend soudain :
acteur principal retrouvé, acteur principal
retrouvé.
L'assistante (dans le talkie-walkie)
Bien reçu. Nous vous attendons, bien reçu,
terminé.
(Au metteur en scène) Ça y est, on l'a retrouvé,
il arrive.
Le metteur en scène
Où il était ?
L'assistante
Je ne sais pas, il devait sans doute être en train de lire dans
sa loge.
Le chef-opérateur (pince sans rire)
Il est toujours en train de lire, Sylvester.
41. EXT. GARAGE SURFACEUSE - JOUR
Devant la porte du garage de la surfaceuse, l'assistant
éteint son talkie-walkie.
Tout doucement, il frappe à la porte (toc, toc, toc).
Il regarde en l'air, par discrétion, pour attendre.
Un long temps.
La porte s'ouvre et l'acteur apparaît torse nu dans
l'entrebâillement, le peignoir de bain sommairement noué
à la ceinture.
L'acteur (comme s'il était dérangé dans
une chambre d'hôtel)
Who is it ?
L'assistant (obséquieux)
We are waiting for you. If you will please follow me. You have to get
dressed
L'acteur
I have to get dressed ? Hold on ... YOU (Il le montre)
are telling ME (Il se montre) that I have to get dressed.
L'assistant
Yes... For the film I mean. As a goalie. We are ready, we are going
to shoot, we need you. To shoot.
42. INT. PATINOIRE -- JOUR
L'acteur principal en tenue de gardien de but de hockey progresse
lentement sur la glace, le regard noir, pour aller prendre place dans
les buts, son casque à la main.
Il met son casque de gardien de but.
Le metteur en scène
Moteur.
L'ingénieur du son
Ça tourne !
Le chef-opérateur
Annonce.
L'assistante patine jusqu'au centre de la patinoire et fait le clap,
revient à toute vitesse vers la caméra, saute
par-dessus les rails du travelling et s'écrase par terre de
l'autre côté.
Elle se redresse comme elle peut, se met à l'abri
derrière un bouclier en plexiglas.
Le metteur en scène
Action !
L'arbitre lâche le palet au centre de la patinoire.
Le match commence, le palet fuse à toute vitesse sur la glace
poursuivi par les joueurs déchaînés lancés
à sa poursuite.
Les machinistes, casqués et protégés,
chaussés de patins à glace, commencent à pousser
le chariot de travelling sur les rails.
Ils sont deux machinistes à l'avant et deux
électriciens à l'arrière du chariot et suivent
la progression du match au plus près.
Ils tirent et poussent le chariot dans un sens et dans l'autre pour
suivre le palet, dérapent et freinent des quatre fers à
chaque changement de direction, repartent en sens inverse comme ils
peuvent, tombent parfois par terre et sont traînés
à plat ventre sur la glace sur quelques mètres avant de
lâcher prise.
Alors, ils courent derrière le chariot et le rattrapent,
continuent de le pousser sur ses rails.
L'ingénieur du son, qui a commencé par percher devant
le chariot en courant comme il pouvait avec ses patins à
glace, a été rapidement pris de vitesse par le
travelling et s'est jeté très courageusement de l'autre
côté des rails pour ne pas être pris dans le champ
de la caméra.
Meurtri, le coude très abîmé, il suit maintenant
le travelling comme il peut, presque au pas, avec sa perche et son
nagra.
La scripte patine avec grâce derrière le travelling tout
en consultant son chronomètre. Elle dérape avec
élégance dans les virages, repart dans l'autre sens sur
la glace en se laissant glisser naturellement sur quelques
mètres, une jambe relevée en l'air derrière
elle.
Chaque fois que le palet change de direction, les machinistes pilent
net sur la glace, dérapent dans une grande gerbe de cristaux,
et repartent à toute vitesse pour pousser le chariot en sens
inverse.
L'assistante et la maquilleuse ne bougent pas derrière leur
bouclier, passent la tête de temps à autre pour suivre
le déroulement du match.
Sur la patinoire, le match continue d'être très rapide
et très violent.
Les joueurs se projettent par terre les uns contre les autres, se
donnent des coups de crosses dans le ventre et sur la tête, se
télescopent contre les parois.
Parfois, ils s'évitent, ils s'esquivent.
Parfois, ils ne peuvent s'éviter.
L'un d'eux, par exemple, trompé par une superbe feinte de
corps d'un de ses adversaires, percute à pleine puissance le
metteur en scène et la caméra et les fait exploser
contre la paroi.
Un silence de mort règne sur la patinoire.
L'écrivain-metteur en scène repose en boule sur la
glace, inanimé sur le sol, les bras ballants.
La caméra est par terre, le chariot renversé.
43. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Une ambulance se gare en catastrophe sur le parking de la
patinoire.
44. INT. PATINOIRE -- JOUR
Deux infirmiers arrivent en courant sur la patinoire avec une
civière, dérapent sur la glace, se cassent la
gueule.
Ils se relèvent, avancent plus lentement sur la glace, plus
prudemment.
Ils soulèvent précautionneusement le metteur en
scène et le déposent sur la civière.
Les membres de l'équipe du film, casqués et
protégés, entourent et regardent leur metteur en
scène.
On emporte le metteur en scène inanimé sur la
civière.
L'assistante l'accompagne.
Le metteur en scène, allongé sur la civière,
finit par ouvrir un oeil, péniblement.
Le metteur en scène (d'une voix inaudible)
Coupez.
L'assistante lui caresse la main, l'apaise.
L'assistante
Oui, oui, c'est coupé, c'est coupé...
45. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Sur le parking de la patinoire se garent les camions des techniciens
flamands.
Ils descendent de leurs camions, commencent à décharger
du matériel, des câbles, des projecteurs, entrent dans
la patinoire.
Le journaliste de télévision attend devant la porte de
la patinoire, fait les cent pas, sa caméra à la
main.
Quelques voitures des gens de l'équipe arrivent sur le
parking.
Le chef-opérateur descend de voiture, salue la scripte.
Ils entrent dans la patinoire.
Ambiance funèbre.
46. INT. PATINOIRE - JOUR.
Sur la glace de la patinoire, autour d'un traîneau, s'affairent
deux machinistes.
Le chef-opérateur et l'assistante les observent.
Les machinistes fixent sévèrement la caméra sur
le traîneau, la maintiennent avec des courroies.
Le chef-opérateur explique qu'il ne pourra pas cadrer dans ces
conditions, qu'il faudrait lui ménager une petite place sur le
traîneau.
On défait les courroies, on libère la
caméra.
47. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE
Sur le parking de la patinoire, une sirène d'ambulance se
fait entendre au loin.
Le bruit de sirène se rapproche.
Toute sirène hurlante, l'ambulance se gare sur le parking.
Deux infirmiers descendent de l'ambulance, font le tour de la voiture
et vont ouvrir les portes de derrière.
Aussitôt, le journaliste de télévision
s'engouffre dans l'ambulance pour filmer à
l'intérieur.
Il ressort quelques secondes plus tard, à reculons,
précédant le lit roulant du metteur en
scène.
Le metteur en scène a la tête bandée, un bras
dans le plâtre.
Les infirmiers font descendre avec précaution son lit roulant
de l'ambulance.
Le journaliste les accompagne en filmant à
l'épaule.
Ils entrent dans la patinoire.
48. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, on fait glisser lentement le lit roulant du
metteur en scène.
Les machinistes s'interrompent un instant, le regardent.
L'actrice, en somptueuse robe rouge, quitte son fauteuil et s'avance
sur la glace à la rencontre du metteur en scène.
L'actrice
Vous nous avez fait une de ces peurs. Quel choc, on m'a dit. Mais
vous m'avez l'air d'aller déjà beaucoup mieux. A part
ce petit bandage, on dirait que vous n'avez rien eu.
Le metteur en scène
Vous êtes gentille, Sarah. Mais, vous, vous avez l'air un
peu pâlotte, je trouve. Vous avez bien dormi cette nuit, au
moins ? Vous ne vous êtes pas trop inquiétée ? (A
l'assistante) Bon, on va commencer, je voudrais faire une
répétition avec la doublure de Sarah.
On fait demander la doublure de l'actrice par talkie-walkie.
La maquilleuse répond au talkie-walkie que la doublure n'est
pas prête, qu'elle ne sera pas prête avant une heure.
L'actrice (prévenante, s'approchant du metteur en
scène)
Je pourrais peut-être essayer de remplacer ma doublure ...
Le metteur en scène
Non, non, Sarah,vous êtes gentille, mais c'est trop dangereux,
c'est une scène trop dangereuse.
L'assistante (à l'actrice)
C'est la scène de votre mort.
Le metteur en scène (malicieux)
Oui, la mort, ça peut être dangereux, Sarah.
Autour de la table de régie, quelques techniciens bavardent,
prennent un café dans des gobelets en plastique.
L'assistante passe en coup de vent, se sert un jus d'orange et le
boit d'une traite.
Un électricien
On attend quoi, là ?
L'assistante (levant les yeux au ciel)
La doublure. Non, mais je rêve, on attend la doublure.
L'actrice est prête, la lumière est prête, le
metteur en scène est prêt ... et on attend la
doublure.
Elle repart en coup de vent.
L'ingénieur du son (mangeant un croissant)
Moi, je ne dis rien... (Un temps) Vous la connaissez,
celle-là... il ne dit rien, je ne dis rien. (Il commence
à raconter sa blague : il ne dit rien, je ne dis
rien )
Le metteur en scène accepte de donner une interview à
l'équipe de télévision en attendant
l'arrivée de la doublure.
Couché sur le dos, plâtré et couvert de
bandelettes, il répond à des questions sur les rapports
entre la littérature et le cinéma, sur ses
méthodes de travail, sur ses influences littéraires et
cinématographiques.
L'écrivain-metteur en scène
L'écriture, l'écriture des livres, pour moi, c'est
plutôt sur une longue durée, quelque chose de
régulier, quelque chose de lourd qui se met en place, une
charrue, un truc qui avance et qui revient parfois, plutôt que
quelque chose avec des décalages ou des paradoxes. La
technique cinématographique est différente de la
technique littéraire, mais pas vraiment plus difficile ou plus
facile. Je n'ai pas l'impression d'être limité par le
cinéma, j'y trouve la même liberté que dans
l'écriture. Mais, au cinéma, les idées se
préparent davantage, c'est plus long, c'est plus lourd...
Pendant toute la durée de l'entretien, un infirmier
promène le lit roulant du metteur en scène sur la glace
de la patinoire, de long en large, calmement.
Le journaliste de télévision patine à
côté du lit roulant et pose ses questions en filmant
caméra à l'épaule.
Le metteur en scène répond aux questions.
A la fin de l'interview, l'assistante vient le trouver.
L'assistante
On est prêt.
On fait glisser le lit roulant du metteur en scène
jusqu'à la caméra.
Le chef-opérateur est couché à plat dos sur le
traîneau.
Il est casqué, il tient la caméra à
l'épaule.
Le metteur en scène (regardant le
chef-opérateur)
Il faudrait peut-être un truc pour les dents.
Le chef-opérateur
Un truc pour les dents ?
Le metteur en scène
Oui, un truc pour les dents. Quand on cadre à l'épaule,
il faut se protéger les dents...
Un assistant va chercher un vieux protège-dents de boxeur pour
le chef-opérateur.
Le chef-opérateur case le protège-dents dans sa
bouche.
Le chef-opérateur (le protège-dents dans la
bouche, d'une voix un peu déformée).
Moi, je suis prêt.
Soudain, en haut de la patinoire, la porte s'ouvre et la doublure de
l'actrice apparaît.
Il s'agit d'un petit type chauve et râblé, vêtu
d'une longue robe rouge.
Il a les mollets poilus, il porte de vieilles baskets.
Il a une perruque bouclée à la main.
Le metteur en scène
Voici Maurice. (A l'actrice, en aparté). Je reconnais que,
physiquement, il est moins bien que vous, mais c'est le seul
spécialiste des cascades sur glace. Sudden death
, c'est lui. (A Maurice) Voilà, vous allez doubler Sarah.
La doublure (modeste, à propos de l'actrice)
Oui, nous nous connaissons. Nous nous sommes vus
au maquillage.
L'actrice (souriante)
Ah, c'est possible, je ne me souviens pas.
L'actrice et la doublure, vêtus l'un et l'autre de la
même robe rouge somptueuse, se serrent la main.
Avec ses patins à glace, l'actrice à une tête de
plus que Maurice.
Un assistant vient trouver le metteur en scène avec un coffret
ouvert dans lequel reposent plusieurs armes sur un superbe coussinet
de velours.
Le metteur en scène soulève les armes à tour de
rôle, les soupèse, les jauge, met l'actrice en joue,
l'assistant, la doublure, le plafond, finit par choisir un gros
calibre.
Le metteur en scène
Est-ce qu'il est chargé ? (Il tire en l'air. S'ensuit une
déflagration épouvantable. La veilleuse du
bébé se remet en marche). Bon, très bien, il est
chargé. Laissez-nous seuls un instant (A l'actrice) Bon,
Sarah, vous allez mourir maintenant. Faites votre prière. (Il
sourit) (De nouveau sérieux) Donc, vous courez sur la glace,
et, à mon signal (Il montre son arme) vous êtes
mortellement touchée dans le dos et vous vous écroulez
sur la glace, vous glissez encore lentement quelques mètres
sur la glace pour aller mourir dans les bras de votre amant. On fera
le dernier plan avec Sylvester cet après-midi.
L'actrice (pâlissant)
Mais comment savez-vous que Sylvester est devenu mon amant ?
Le metteur en scène
Mais, je n'en sais rien, moi, je sors de l'hôpital. Dans le
film, je veux dire. (Abattu) Ah bon, Sylvester est devenu votre amant
? (Il regarde son arme, pensif. Il regarde l'actrice, l'arme,
l'actrice. Il hésite). De toutes façons, vous
êtes doublée par Maurice dans cette scène.
La doublure
C'est moi qui vais mourir dans les bras de votre amant.
La doublure se prépare pour la répétition.
Au signal du metteur en scène, il s'élance, il court
sur la glace, face caméra.
Lorsqu'il est atteint de deux balles de revolver dans le dos, il
s'effondre sur le sol, glisse quelques mètres à plat
ventre sur la glace.
A la fin de la répétition, on demande à la
doublure de garder sa position finale, de ne plus bouger pour pouvoir
prendre les mesures.
On marque sa place, on mesure la profondeur de champ avec le
mètre souple de la caméra.
La doublure est allongée sur la glace, en somptueuse robe
rouge, avec sa perruque bouclée, le visage à moins d'un
mètre de la caméra.
L'actrice, discrètement, va jeter un coup d'oeil dans
l'oeilleton de la caméra.
Elle se trouve nez à nez avec la doublure en très gros
plan.
L'actrice (au metteur en scène)
Je vais faire la scène moi-même.
A une des extrémités de la patinoire, l'actrice, les
deux mains autour du nez pour se concentrer, attend en position de
départ en face de la luge.
La doublure s'affaire à côté d'elle, un
scénario à la main.
La doublure (à l'actrice)
Bon, vous voyez à peu près la place qu'a la
scène dans le scénario. C'est la fin du film, c'est une
sorte d'apaisement, nous sommes soulagées, nous sommes
apaisées, nous l'avons rejoint. C'est un accomplissement.
L'actrice hoche la tête, agacée.
L'actrice (au metteur en scène)
Dites-moi, je ressens quoi exactement dans cette scène ?
Le metteur en scène (hésitant, avec beaucoup
d'égards)
Oh, cela n'a pas beaucoup d'importance. (Il réfléchit)
Il suffit de courir tout droit. (Réfléchissant encore)
Dites-moi, Maurice, cela vous ennuierait de prêter votre
jogging à Sarah ?
La doublure
Mais pas du tout, pas du tout. Avec plaisir. Et les chaussures
à adhérence renforcée aussi ?
Le metteur en scène
Oui. Il faudrait qu'elle les essaie.
La doublure enlève ses immondes baskets à
adhérence renforcée, les donne au metteur en
scène.
Le metteur en scène les prend avec réticence.
La doublure enlève son pantalon de jogging de sous sa
somptueuse robe rouge, ôte ses genouillères et ses
protège-tibias.
Le metteur en scène (transmettant les chaussures
à l'actrice)
Tenez, Sarah, essayez-les. Cela devrait vous aller. Vous chaussez du
combien, Maurice ?
La doublure
Du trente-neuf.
Le metteur en scène
Et vous, Sarah ?
La doublure (regardant les pieds de l'actrice)
Oh, vous, vous chaussez plus que du trente-neuf, non ?
Le metteur en scène (agacé)
Ecoutez, Maurice ... (Un temps) (Avec douceur, tout miel) Vous ne
savez pas parler aux actrices.
Sur la luge, le chef-opérateur est prêt, couché
à plat dos avec la caméra.
L'assistante rédige le nouveau clap à la craie.
Le metteur en scène (son revolver à la main)
Moteur.
L'ingénieur du son
Ça tourne.
Le chef-opérateur (enlevant son
protège-dents)
Annonce !
L'assistante patine à toute vitesse pour aller faire le clap,
va se replacer derrière la caméra.
Le metteur en scène
Action !
Les machinistes se mettent en branle, commencent à
traîner la luge en arrière.
L'actrice commence à courir face caméra.
Toute l'équipe du film recule à toute vitesse sur la
patinoire pour suivre le travelling.
La luge file en arrière sur la glace avec le
chef-opérateur couché dessus.
Le metteur en scène est traîné à toute
vitesse dans son lit à roulettes par l'infirmier et les deux
assistants.
L'actrice court de plus en plus vite.
Les machinistes font des prodiges pour ne pas être rejoints,
ils accélèrent
encore.
Le metteur en scène, lève le bras sur son lit roulant
et tire en l'air.
L'actrice s'écroule sur la glace.
Les machinistes plient les genoux pour freiner le travelling en
douceur.
L'actrice glisse encore quelques mètres à plat ventre
face caméra avant de s'immobiliser tout à fait.
Le metteur en scène
Coupez.
Les machinistes lâchent la luge, qui continue sa route en
arrière, lentement, qui glisse sur la glace avec le
chef-opérateur et la caméra couchés dessus.
La luge, lentement, sort de l'enceinte de la patinoire par une porte
entrouverte et commence à dévaler la pente douce d'une
entrée de service.
Tout le monde se précipite sur l'actrice, la relève,
loue son jeu, l'embrasse, la congratule.
Le metteur en scène se retourne.
Le metteur en scène
Et pour l'image, c'était bon ?
On se retourne.
La luge n'est plus là, elle continue sa course en dehors de la
patinoire, prend toujours plus de vitesse et dévale des pentes
comme un engin fou que plus personne ne peut arrêter
On entend un cri au loin, puis un bruit de choc terrible.
49. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Une voiture, lentement, se gare devant la porte de la patinoire.
La scripte descend de la voiture, ouvre le coffre et sort un fauteuil
roulant, qu'elle déplie.
Elle apporte le fauteuil roulant à côté du
siège du passager, aide le chef-opérateur à
descendre.
Le chef-opérateur a les membres mous, il porte des petites
lunettes noires très denses.
La scripte le soutient par l'épaule, le coule dans la chaise
roulante et l'entraîne lentement vers la patinoire.
50. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, la scripte, patinant avec grâce, fait rouler
le fauteuil roulant du chef-opérateur sur la glace.
Elle l'immobilise à côté de la caméra, non
loin des fauteuils de l'acteur et de l'actrice principale.
Le chef-opérateur ne bouge plus, demeure tassé sur sa
chaise.
Les électriciens se réunissent autour de lui.
Le chef-opérateur, sans bouger, leur explique à
l'aveugle où il faut placer les projecteurs, un dix kilos
là, il montre avec sa canne, un dix kilos là, il montre
avec sa canne sans bouger la tête, etc.
Les électriciens s'éloignent, commencent à
monter les projecteurs.
Ils reviennent vers le chef-opérateur, décrivent la
lumière qu'ils viennent d'installer, précisent la place
de chaque projecteur.
Le chef-opérateur les écoute, fait quelques
dernières petites corrections de détail.
Le chef-opérateur (sans bouger de son fauteuil
roulant)
Moi, je suis prêt.
L'assistante
Tout le monde en place s'il vous plaît.
Le metteur en scène, en patins à glace (il boîte
encore un peu), s'approche de la caméra
Le metteur en scène
Bon, on peut y aller ...
Sur la glace de la patinoire, l'acteur principal, en tenue de gardien
de but, serre l'actrice mourante dans ses bras.
Il lui caresse les cheveux.
Ils échangent quelques mots à voix basse, ils
s'embrassent.
Le metteur en scène
Dès que vous êtes prêts, on y va...
Confus, les deux acteurs cessent de s'embrasser.
L'actrice se recoiffe, un peu gênée.
L'actrice (au metteur en scène)
On revoyait notre position d'arrivée.
Le metteur en scène
Oui, c'était très bien.
L'acteur va se mettre en place, hors champ.
Le metteur en scène
Moteur.
L'ingénieur du son
Ça tourne.
Le chef-opérateur (dans son fauteuil roulant)
Annonce.
L'assistante va faire le clap, revient se placer à toute
vitesse derrière la caméra.
Le metteur en scène
Action.
L'actrice est couchée sur la glace dans la position finale du
plan précédent.
L'acteur attend, hors champ.
Lorsque le metteur en scène lui fait un petit signe, il entre
dans le champ et se jette à genoux sur la glace.
Il relève l'actrice, la prend dans ses bras, lui caresse la
joue et les cheveux.
L'acteur
Dolorès. (Un temps) Dolorès.
Le metteur en scène
Coupez. (Aux acteurs) Parfait, c'était parfait, on va la
refaire tout de suite
51. INT. BUREAUX PROVISOIRES DE LA PRODUCTION ET DE LA REGIE --
JOUR
Dans les bureaux provisoires de la production et de la régie,
la productrice regarde par la baie vitrée l'équipe du
film qui continue de tourner en contrebas sur la patinoire.
La productrice (à une secrétaire, sans se
retourner)
Venise n'a pas rappelé ?
La secrétaire fait "non" de la tête.
La productrice
Et si je les rappelais moi-même ?
La secrétaire fait "oui", "non", "comme vous voulez" de la
tête.
La productrice
Vous savez qu'il m'a laissé son numéro privé, ce
Battisti : j'ai dû lui taper dans l'oeil au
téléphone. (Résolue) Bon, allez, je le rappelle
(Elle compose un numéro sur le cadran du
vidéotéléphone) (Pensive, à
elle-même) Il va falloir que je lui fasse croire que le film
est fini.
La productrice termine de composer le numéro.
Sur l'écran du vidéotéléphone
apparaît un interlude, puis l'image se quadrille,
s'émiette, et le visage de M. Battisti apparaît au
volant de sa voiture, à Rome, dans la circulation.
L'adjoint
Pronto
La productrice
Monsieur Battisti. Je suis confuse de vous appeler chez vous, enfin
de faire usage de votre numéro privé et de vous appeler
dans votre voiture... mais voilà (radieuse) notre film est
fini ! et je n'ai pas résisté à vous appeler
pour vous annoncer cette bonne nouvelle.
L'adjoint
Votre film est fini. Quelle bonne nouvelle, en effet. (Il kaxonne,
fait des gestes impatients de la main devant lui) Avanti, stronza,
non vedi che è verde ? Et quand pourrons-nous le voir,
chère Madame, je suis vraiment impatient de le voir.
La productrice
Eh bien, c'est précisément pour cela que je vous
appelais, pour savoir quand je peux organiser une projection pour
vous à Paris. (Avec des gants) Le film n'est pas encore
tout à fait terminé, mais je pense que nous
devrions bientôt pouvoir disposer d'une copie. J'aimerais
savoir quand le docteur Corbara et vous-même pensez pouvoir
venir à Paris ?
L'adjoint
Vous savez, le docteur Corbara ne va pas tellement mieux. Il est
toujours hospitalisé ... Justement, je viens de lui rendre une
petite visite à la clinique, là. Je ne l'ai pas
trouvé fameux, fameux ... l'emphysème, c'est tenace. Je
crains qu'il ne puisse pas se rendre à Paris dans les
prochaines semaines.
La productrice
Mais, s'il ne peut pas venir à Paris, nous risquons
de ne pas être dans les délais pour le festival de
Venise ?! Quand rendez-vous publique la liste des films retenus en
sélection officielle ?
L'adjoint
Le 17
La productrice
Mon Dieu...
L'adjoint
Et si vous veniez vous-même à Rome avec la copie ? Vous
avez déjà une copie ?
La productrice (hésitant)
Presque. En double bande. Pour l'instant, le film n'est pas encore
mixé.
L'adjoint
Ce n'est pas grave, on a l'habitude de voir des copies travail.
(Faisant de grands gestes) Ma passa di là, cretino, non
stargli incollato al culo ! Que diriez-vous de venir vous-même
à Rome pour nous présenter le film, chère madame
? Que diriez-vous du 2 ?... Ou plus tard ? Le 7 ? Je ne sais pas.
Le15 ? (Il ouvre son agenda, qu'il pose sur le volant)
La productrice
Le 15, très bien (Avec détermination) Nous serons
prêts pour le 15.
L'adjoint
Je le note ? (Facétieux) Attention, je n'ai pas de gomme. Si
je le note...
Soudain, il pousse un grand cri et se retourne.
Une voiture vient de l'emboutir par l'arrière, à Rome,
dans les embouteillages.
Assez vite, sur l'écran du
vidéotéléphone, apparaît un automobiliste
romain furieux, qui commence à l'engueuler.
Bientôt, deux carabiniers le rejoignent à la vitre et se
mêlent à la conversation.
La productrice
Bon, eh bien, je vous laisse, M Battisti. On fait comme on a
dit...
Elle raccroche.
Elle se lève et se rend devant la baie vitrée,
où le tournage se poursuit en contrebas.
Elle regarde un instant le tournage.
La productrice (pensive)
Bon, cela nous fait un peu plus de deux semaines pour finir le film.
(Très calme, comme une évidence) On n'y arrivera
jamais.
52. INT. PATINOIRE -- NUIT
Dans la patinoire, il fait nuit.
Les gradins sont silencieux, déserts, plongés dans
l'obscurité.
On devine de la lumière dans la salle de montage
improvisée.
Le metteur en scène se promène tout seul les mains dans
les poches sur la glace de la patinoire.
53. INT. SALLE DE MONTAGE -- NUIT
Dans la salle de montage, les monteuses travaillent dans le
calme.
La monteuse fait des marques, coupe, colle la pellicule.
Une assistante, derrière elle, enroule des bobines.
La productrice les observe.
Le metteur en scène les rejoint.
Il jette un coup d'oeil distrait sur l'écran de la table de
montage.
Le metteur en scène
En fait, j'ai réfléchi, le gros plan de Sylvester quand
il aperçoit Dolorès pour la première fois, j'ai
envie de l'enlever.
La productrice (pas contrariante)
Eh bien, enlevez-le.
Le metteur en scène (écartelé)
Vous croyez ?
Le metteur en scène visionne le plan sur la table de
montage.
La monteuse fait défiler la bande d'avant en arrière,
toujours le même plan de l'acteur qui dit Dolorès, en
avant et en arrière (Dolorès,
Sèrolod ).
La monteuse
On ne sera jamais prêt pour le 15.
La productrice
Si, si, il le faut. (Avec détermination) On va travailler jour
et nuit s'il le faut.
Soudain, on frappe tout doucement à la porte de la salle de
montage.
Le directeur de la patinoire entre dans la pièce, avec une
bobine de film sous le bras.
Le directeur de la patinoire
J'ai une petite surprise pour vous. Regardez. (Il ouvre la
boîte, sort une vieille bobine de pellicule). (A la monteuse)
Il faudrait enlever cela, est-ce que vous pouvez m'aider ?
La monteuse, de mauvaise grâce, enlève les bobines du
film et charge la petite bobine apportée par le directeur de
la patinoire.
Elle met la bande en route.
Sur l'écran de la table de montage apparaît quelques
grands chiffres en noir sur fond blanc, neuf, huit, sept, puis un
mille, et finalement, un peu floue, l'image fixe du sigle de
l'Eurovision.
Le directeur de la patinoire se met à siffloter
imperceptiblement l'hymne de l'Eurovision dans la salle de
montage.
Sur l'écran apparaît une vieille bande, sur laquelle on
devine, tremblotante, neigeuse, l'image d'une patinoire sur laquelle
évoluent deux silhouettes graciles de patineurs filmés
en plan très large.
Le directeur de la patinoire
C'est moi, c'est moi, vous avez vu...
Il commente sa prestation de considérations techniques,
accompagne ses pirouettes de l'époque d'imperceptibles
mouvements du corps, de petits déhanchements furtifs pour se
réceptionner.
Finalement, tentant sa chance, il fait glisser lentement son bras
gauche derrière l'épaule de la productrice.
La productrice se dégage avec tact
54. INT. PATINOIRE -- JOUR
Dans la patinoire, une grande banderole est tendue " Bienvenue
à la fête de fin de film ".
Des petits groupes sont formés sur la glace, on va de groupe
en groupe, on bavarde.
La productrice devise courtoisement avec le directeur de la
patinoire.
Le chef-opérateur ne va pas mieux, il est assis dans son
fauteuil roulant, immobile, prostré, la tête
baissée, avec ses petites lunettes noires et une couverture
écossaise sur les genoux.
La scripte veille sur lui.
Le metteur en scène vient les saluer.
Le metteur en scène (discrètement, à
l'oreille de la scripte, en désignant le
chef-opérateur)
Creutzfed-Jakob ?
La scripte hausse les épaules.
L'acteur et l'actrice sont entourés de joueurs de hockey
lituaniens.
Les joueurs de hockey lituaniens portent tous des vieux costumes gris
de ville très usés, très pays de
l'est , ils sont peignés avec soin et portent un
oeillet à la boutonnière, l'un d'eux est en
séminariste.
Ils se font signer des autographes par les acteurs dans divers
cahiers, sur des scénarios, sur des maillots de hockey, sur
des palets.
Des assistants passent entre les invités avec des coupes de
champagne.
L'entraîneur lituanien s'entretient avec les Vietnamiens de la
cantine.
La doublure de l'actrice explique le rôle qu'il tient dans le
film (en le magnifiant un peu) aux secrétaires de
production.
La productrice s'avance au centre de la patinoire avec le micro de la
sonorisation, demande quelques secondes d'attention.
La productrice
Mesdames, messieurs, j'ai une petite surprise pour vous. (Au metteur
en scène) Et spécialement pour vous, d'ailleurs...
Les lumières s'éteignent dans la patinoire.
Roulement de tambour, musique.
Précédé par une poursuite de lumière
bleutée, un homme fait lentement son entrée en
vélo sur une bande de tapis d'apparat posée sur la
patinoire.
Il a une cinquantaine d'années, il est vêtu d'un costume
et d'une cravate.
C'est Eddy Merckx.
Applaudissements.
La productrice (modeste, au metteur en scène)
L'idole de votre jeunesse.
Bruissements de conversation dans la patinoire, c'est l'idole de sa
jeunesse, c'est Eddy Merckx, l'idole de sa jeunesse (les techniciens
admirent, les Lituaniens s'interrogent).
La productrice (au metteur en scène)
Eh, bien on va vous laisser seuls, vous avez sûrement plein de
choses à vous dire (A un assistant) Allez les conduire dans la
loge de Sylvester.
55. INT. CARAVANE - JOUR
Dans une grande caravane qui sert de loge d'acteur, sur un
canapé beige à côté d'une tablette de
formica, sont assis le metteur en scène et Eddy Merckx.
Ils se sourient, ils sont mal à l'aise.
Le metteur en scène (au bout d'un moment)
Et qu'est-ce que vous faites maintenant ? (Un temps) Je crois que
vous avez un magasin de cycles à Bruxelles, non ?
Réponse d'Eddy Merckx.
Silence.
Ils hochent la tête l'un et l'autre.
Eddy Merckx sort quelque chose de son sac, dans un emballage de
blanchisserie.
Eddy Merckx
Je vous ai apporté le maillot que je portais dans
l'étape de Luz-Ardiden.
Le metteur en scène
C'est pour moi ?
Eddy Merckx
Oui, c'est pour vous, on m'a chargé de vous le remettre.
Le metteur en scène se lève, ouvre le maillot les bras
tendus devant lui pour l'admirer.
Le metteur en scène
Merci beaucoup, c'est très gentil. Je vais le mettre tout de
suite. (Il enlève sa veste et enfile le maillot jaune
par-dessus sa chemise) Mais vous n'auriez pas dû le laver, il
aurait eu plus de valeur ...
Eddy Merckx
Non, avec la sueur, il n'aurait pas tenu, il aurait moisi.
Le metteur en scène
Je plaisantais.
Il se rassied.
Silence.
Le metteur en scène
Allez, Eddy, si nous allions rejoindre les autres...
56. INT. PATINOIRE -- JOUR
Sur la glace de la patinoire, Eddy Merckx et le metteur en
scène se joignent discrètement à la foule.
L'entraîneur lituanien termine son discours.
On l'applaudit.
Avant de quitter le micro, il invite le metteur en scène
à venir le rejoindre pour dire quelques mots, chanter une
petite chanson.
L'interprète lui traduit ses propos.
Le metteur en scène, en maillot jaune, décline l'offre
poliment, dit qu'il ne connaît pas de petite chanson.
Le porte-parole lituanien lui dit quelque chose en lituanien.
L'interprète
Il dit... chanson leste...
Le porte-parole lituanien approuve de la tête, les yeux
brillants.
Le metteur en scène (poliment)
Non, non, je n'en connais pas.
Le porte-parole lituanien insiste, dit quelque chose en
lituanien.
L'interprète
Il dit... quand vous étiez étudiant...
Le metteur en scène
Non, non, je vous assure. Je connais juste des slogans, je me
souviens juste de quelques slogans de cette époque...
L'interprète explique au porte-parole lituanien.
Le porte-parole lituanien approuve, se réjouit, tend le micro
au metteur en scène.
Le metteur en scène prend le micro, hésite.
Le metteur en scène
Ecoutez, je ne sais pas, moi... (Commençant à scander)
Dans les facs... les I.U.T. ... Soissons, Saunier n'ont pas
cédé, c'est tous ensemble qu'il faut lutter ! (Il prend
confiance). Dans les facs... Allez, tout le monde avec moi... les
I.U.T. ... Soissons, Saunier n'ont pas cédé, c'est tous
ensemble qu'il faut lutter ! Allez, on reprend avec moi. Dans les
facs...
Tout le monde (en choeur)
... les I.U.T. !
Le metteur en scène
Soissons, Saunier n'ont pas cédé, c'est tout ensemble
qu'il faut lutter ! Dans les facs...
Tout le monde (en choeur)
...les I.U.T. !
Le metteur en scène, debout en maillot jaune au centre de la
patinoire, le micro à la main, s'excite de plus en plus, il
invite tout le monde à reprendre avec lui, les techniciens,
les Lituaniens.
Le metteur en scène
A Sciences-Po, comme ailleurs, fac ouverte aux travailleurs !
Le slogan est repris par tout le monde.
Tout le monde (en choeur)
A Sciences-Po, comme ailleurs, fac ouverte aux travailleurs !
Le metteur en scène excite de plus en plus l'auditoire,
l'électrifie en criant dans le micro.
Le metteur en scène
Merci, merci. (Applaudissements) Et maintenant... (Applaudissements)
Maintenant... Merci... (Applaudissements) ... Et maintenant, je vais
vous chanter une chanson. Ça me revient maintenant, je vais
vous chanter une chanson... (Applaudissements, sifflets) Une chanson
qui s'appelle La Jeune garde !
Il commence à chanter " C'est nous, la jeune garde , la
jeune garde qui descend sur le pavé ! "
Tout le monde reprend en choeur "Sur le pavé
!"
Le metteur en scène commence à se mettre en marche sur
la patinoire, le micro à la main, il entraîne tout le
monde à sa suite dans une ronde sur la glace, un
cortège se forme derrière lui qui comprend tous les
joueurs lituaniens, l'acteur principal, l'actrice, Eddy Merckx, la
doublure de l'actrice, les techniciens flamands, les assistants, la
scripte qui pousse devant elle la chaise roulante du
chef-opérateur, l'ingénieur du son, la productrice, le
directeur de la patinoire.
Tout le monde chante en choeur "C'est nous, la jeune garde...
la jeune garde qui descend sur le pavé... sur le pavé !
... et les curés ... et les curés !"
57. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR
Sur le parking de la patinoire, un gros hélicoptère de
l'armée se pose lentement dans un vacarme d'enfer.
Tout s'envole sur le parking, les journaux, des vieilles caisses, les
poubelles se renversent.
58. INT. SALLE DE MONTAGE -- JOUR
Dans la salle de montage, le metteur en scène, la monteuse et
son assistante sortent en toute hâte les boîtes de
pellicule du film des étagères.
Ils quittent la pièce en courant.
Le metteur en scène, la monteuse et son assistante courent
dans les couloirs de la patinoire avec les boîtes du film, dix
boîtes d'images et dix boîtes de son.
59. EXT. PARKING DE LA PATINOIRE -- JOUR.
Sur le parking de la patinoire, la productrice les attend.
La productrice (leur montrant
l'hélicoptère)
Je suis désolée, c'est tout ce que j'ai
trouvé.
Le moteur et les pales de l'hélicoptère continuent
à tourner sur le parking.
Un homme, à l'intérieur de l'appareil, leur fait signe
de monter.
Dans un vacarme d'enfer, les monteuses commencent à courir
vers l'hélicoptère, penchées en avant, les
boîtes de pellicule dans leurs bras.
Elles ont du mal à avancer, leurs cheveux s'envolent, leurs
jupes se soulèvent. Elles avancent difficilement,
penchées en avant, progressent pied à pied
jusqu'à l'hélicoptère.
Elles montent à bord, les boîtes dans leurs bras,
bientôt suivies de la productrice et du metteur en
scène.
Les portes de l'hélicoptère se referment.
L'hélicoptère s'envole.
60. INT. HELICOPTERE -- JOUR
A l'intérieur du gros hélicoptère, la
productrice, le metteur en scène et les monteuses sont assis
face à face en silence sur des banquettes
métalliques.
La productrice se retourne, essaie de regarder le paysage à
travers un hublot.
Long silence.
Le metteur en scène (hésitant, rompant le
silence)
Vous savez, j'ai réfléchi... le gros plan de Sylvester
la première fois qu'il aperçoit Dolorès, j'ai
quand même envie de l'enlever... (A la monteuse) Tu crois que
ce serait possible de l'enlever ?
La monteuse
Maintenant ?
La productrice (exaltée)
Mais oui, tout est possible. Tout est possible. Au cinéma,
tout est possible. Il est dans quelle boîte ?
La monteuse
Il est dans la trois. Il est au début de la trois.
Différentes boîtes ont été ouvertes sur le
sol de l'hélicoptère, il y a de la pellicule partout
par terre, quelques chutes pendent sur un fil.
La monteuse recolle le film, une chute dans la bouche, donne le plan
au metteur en scène.
La monteuse
Tiens, le voilà, ton plan.
Le metteur en scène
Merci. (Il regarde le plan en transparence) Dolorès,
Dolorès. (Il met le plan dans sa poche).
61. EXT. STUDIOS DE CINEMA DE CINECITTA -- JOUR
A Cinecittà, dans les studios de cinéma, on a
reconstitué le tableau de Poussin L'Enlèvement
des Sabines .
Des dizaines de figurants en costume obéissent aux ordres
d'assistants italiens qui hurlent des indications dans les porte-voix
pour placer les hommes et les chevaux.
Des assistants en jeans, avec des talkie-walkie, évoluent dans
le tableau de Poussin.
Une maquilleuse fait une dernière retouche de maquillage
à un figurant, on donne à boire à un cheval
pendant que le chef-opérateur italien prend des mesures avec
sa cellule devant la gueule de l'animal.
Peu à peu, les assistants quittent le tableau.
Le tableau est prêt, reconstitué.
On entend alors dans le ciel un bruit
d'hélicoptère.
Les figurants lèvent la tête, regardent en l'air.
L'hélicoptère apparaît dans le ciel de
Cinecittà, commence lentement sa descente.
La plus grande confusion règne sur le plateau, les figurants
fuient, des assistants reviennent dans le tableau et apostrophent
l'hélicoptère avec leurs porte-voix.
Les figurants regardent l'hélicoptère atterrir. Leurs
frêles vêtements volent au vent, leurs coiffures se
défont. Ils se courbent sous la pression grandissante de
l'air, s'accroupissent, se plaquent au sol.
L'hélicoptère se pose sur le sol dans le plus grand
vacarme.
Les portes coulissantes s'ouvrent et les monteuses descendent de
l'appareil, sautent à terre et commencent à courir les
boîtes à la main, suivies de la productrice et du
metteur en scène.
Ils traversent le plateau, enjambent les figurants plaqués au
sol, sautent par-dessus les rails de travelling.
Tout en courant, ils cherchent leur chemin, demandent la direction de
la salle de projection à un technicien, se renseignent
auprès d'un évêque.
La productrice (à l'évêque)
Signore. Scusi, signore...
L'évêque (rectifiant)
Monsignore !
La productrice
La sala di proiezione, per favore ?
L'évêque
Per di là, per di là.
62. EXT. RUES DE ROME -- JOUR
Toute sirène hurlante, une ambulance roule dans Rome,
passe devant la place Saint-Pierre, file sur les quais.
63. EXT. STUDIOS DE CINEMA DE CINECITTA -- JOUR
L'ambulance entre à toute vitesse dans
Cinecittà.
Sur le plateau, les figurants sont revenus, des assistants les
replacent dans leur position de L'Enlèvement des
Sabine
Toute sirène hurlante, l'ambulance fait son entrée dans
le tableau, pile net devant l'hélicoptère.
Un ambulancier descend, bientôt suivi par l'adjoint du
directeur du festival de Venise, qui s'en prend au pilote de
l'hélicoptère, lui fait signe de dégager.
Des régisseurs négocient avec le pilote de
l'hélicoptère.
Des assistants accourent, des figurants approchent, se penchent aux
vitres teintées de l'ambulance pour essayer d'apercevoir le
malade.
64. EXT. SALLE DE PROJECTION - JOUR.
La productrice, le metteur en scène et les monteuses, arrivent
en courant devant les portes de la salle de projection.
65. EXT. STUDIO DE CINEMA DE CINECITTA - JOUR
Dans le tableau de Poussin en décomposition dont les figurants
recommencent à fuir, l'hélicoptère
décolle dans un vacarme d'enfer pour permettre à
l'ambulance de passer en dessous de lui.
Toute sirène hurlante, l'ambulance passe, poursuit sa
route.
66. EXT. SALLE DE PROJECTION - JOUR
L'ambulance freine en catastrophe devant la porte de la salle de
projection.
L'adjoint du directeur du festival de Venise en descend, va baiser la
main de la productrice.
On fait rapidement les présentations.
On pousse le lit roulant du directeur du festival à
l'intérieur de la salle de projection.
On entre dans la salle.
67. INT. SALLE DE PROJECTION A CINECITTA -- JOUR
Dans la salle de projection, on fait glisser le lit roulant du
directeur du festival de Venise jusqu'au premier rang.
On laisse le lit devant l'écran.
La productrice et le metteur en scène regardent le film dans
le noir debout contre le mur du fond.
La productrice (à voix basse)
C'est bientôt la fin.
Au bas de l'écran, pendant la projection, on aperçoit
l'ombre gigantesque et déformée du lit roulant du
directeur du festival de Venise avec ses perfusions qui s'incruste
sur les images.
Le metteur en scène, inquiet, regarde la fin du film dans la
pénombre.
Sur l'écran défilent les dernières images du
film.
La lumière revient dans la salle.
L'adjoint du directeur vient trouver le petit groupe, serre la main
de la productrice et du metteur en scène, les félicite
sans vouloir en rien présager la décision du directeur
du festival.
On attend quelques instants, personne n'ose bouger.
Il y a un moment de flottement.
Tout le monde regarde en direction du lit roulant au premier
rang.
L'adjoint du directeur finit par aller trouver le directeur du
festival.
Il reste quelques instants avec lui, accroupi à son
chevet.
Il revient, la mine grave, renfermée
.............